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Full text of "Pas-de-Calais"

Française 




PARIS 



QVES.L, COUGKS & Cï 



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BIBLIOTHEQUE 
SAINTE | 
GENEVIEVE 



ïùJA.vXv+SèïiP*' vX< Wivfi-&rÀt. 



PAS-DE-CALAIS 



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[BIBLIOTHEQUE 

SAINTE | 
1 GENEVIEVE 










■ 









Galerie Française 



PUBLIÉE AVEC LA COLLABORATION DE : 

Recteurs, Inspecteurs généraux de l'Université, Inspecteurs d'aca- 
démie, Inspecteurs primaires, Doyens de Facultés des lettres, Pro- 
fesseurs agrégés des lycées et collèges, Publicistes, etc., etc. 

Mettre dans les mains de nos écoliers français un livre de lecture 
gui fasse revivre à leurs yeux et grave dans leur esprit, le passé 
historique de la terre natale avec son cortège d'illustrations ec de 
célébrités, tel est le but de la « Galerie Française ». 

Divisée en quatre-vingt-six volumes — an par département — cette 
Galerie est, au premier chef, une œuvre de patriotisme et constitue 
un précieux instrument d'éducation civique : elle élargit heureuse- 
ment, dans le sens local, jusqu'à ce jour un peu négligé, le champ 
des connaissances historiques de l'écolier; elle impose à l'esprit de 
ce dernier le souvenir des gloires ou des mérites d'hommes qui sont 
nés du même sol que lui et ont immortalisé ce berceau commun, et, 
réchauffant par là son culte pour la terre delà Patrie, elle exploite 
noblement, pour la plus pure édification de la Jeunesse, te grand 
héritage de nos pères, si riche en glorieux exemples, si prodigue de 
fié) es leçons. 

La rédaction des quatre-vingt-six livres qui composent la « Galerie 
Française » a été demandée aux plumes les plus autorisées; il suffira 
de citer quelques noms : MM. Régis Artaud, inspecteur d'académie, 
chef du Cabinet deM. leUinistre de l'Intérieur, président du Conseil; 
Compayré, recteur de l'Académie de Poitiers; Causeret, inspecteur 
d'académie, docteur ès-letlres ; Chanal, inspecteur d'académie; 
Delaage, professeur à la Faculté de Montpellier; Adrien Dupuy, 
professeur agrégé au lycée Lakanal ; A. Durand, secrétaire de 
l'Académie de Paris ; Duplan, inspecteur général de l Université; 
E.des Essarls, doyen de la Faculté des lettres de Clermont-Ferrand; 
Flourens, ancien ministre des Affaires étrangères; Guillon, agrégé 
d'histoire, docteur ès-letlres; Martel, inspecteur général de l'Univer- 
sité; Métivier, inspecteur général honoraire; Fleury-Havarin, Con- 
seiller d'Etat; Riquel, professeur à l'Ecole alsacienne; A. Theuriet, 
lauréat de l'Académie française; Sevin-Desplaces, conservateur à la 
liibliotheque Nationale; Tranchau, ancien proviseur du lycée 
d'Orléans; Léo Clarelie, Francis Rhoda, etc., etc. 

Chacun des livres de la « Galerie Française »• forme un in-iS 
jésus, tiré sur beau papier, illustré de portraits gravés sur bois 
et cartonné avec titre spécial. 

Frix du volume : 1 fr. SO 



GALERIE FRANÇAISE 



PAS-DE-CALAIS 

PAU *C 






H. MÉTI 





89* ag 



INSPECTEUR GÉNÉRAL HONORAIRE DE L,'lN*TR1Kn;iON PUBLIQUE 




PARIS 

CUF^EL, GOUGIS & C 

ÉDITEURS 

3 et 5, place de Valois 



Tous iloits réservés 



LE PAYS ET LES GENS 






Une vaste région de plateaux secs, à peine ondulés, 
coupés de quelques longues vallées basses et humides, 
occupe le centre et la plus grande partie du Pas-de- 
Calais. Ce plateau nu, presque sans arbres, où le 
moulin à vent qui broie colza, navette ou céréales, 
est souvent le seul point culminant, ne laisse pour- 
tant pas de présenter, pendant la belle saison, des 
aspects variés. Très fertile et bien cultivé il devient 
au printemps une mer de verdure, que l'action du 
soleil transforme en vagues onduleuses et dorées 
quand la moisson appelle locomobiles, faucheuses et 
batteuses. L'Artois est un de nos plus riches greniers 
de blé. Ailleurs un tapis de colzas d'un jaune écla- 
tant dispute les grands espaces au violet doux des 
navettes en fleurs. Et cet immense manteau, [diapré 
de teintes vives, est bordé de longs rubans verts par 
les étroits vallons où courent entre deux rangées de 
saules et de peupliers, maints jolis petits ileuves et 
ruisseaux, la Canche, l'Authie, laTernoise, laSensée, 
laScarpe, le Cojeul. la Lawe, le Souchez, etc.. Mais 
quand vient avec l'hiver le règne des vents de Nord- 
Ouest, rien n'est plus mélancolique que ces plaines 
sans lin, brunes de boue ou aveuglantes sous une robe 
de neige. 

Ce plateau, c'est l'Artois par excellence ; la popula- 
tion laborieuse y a semé une infinité de villages, telle 



« PAS-DE-CALAIS 

que. du haut de la flèche aiguë de la plus modeste 
église, le regard embrasse le territoire de plusieurs 
communes. 

A l'Est, la campagne, ni plus accidentée ni moins 
agricole, se couvre d'énormes taches noires, le ciel y 
est obscurci par la sombre fumée sortant des hautes 
cheminées de briques. Nous sommes dans le district 
de la houille, dont Bélhune, Lens, Carvin sont les 
capitales; le pays est riche, le sol produit en abon- 
dance moissons, betteraves, plantes oléagineuses, 
légumes, tandis que le sous-sol vomit à la surface des 
trésors de charbon qu'emporte un réseau serré de 
voies de fer et de canaux. Ce district serait bien plus 
-opulent encore si la grève n'y venait périodiquement 
arrêter le travail. Le plus récemment exploité de nos 
bassins, celui du Pas-de-Calais tient aujourd'hui, par 
l'importance de l'extraction, le premier rang, même 
au-dessus du bassin de Valenciennes et d'Anzin 
dont il est la continuation. 

Quand le voyageur a quitté la région des mines 
pour se diriger vers le Nord, il aborde près de Saint- 
Omer, une contrée tellement différente, quoique bien 
voisine, qu'il peut se croire transporté à mille lieues. 
C'est ici le pays bas, le pays conquis sur les eaux de 
la mer et sur celles des marais. De Saint-Omer à la 
côte du détroit et de la mer du Nord, la grande par- 
tie du territoire, aujourd'hui si peuplée, était un 
golfe profond dont l'entrée évasée s'étendait de Calais 
jusqu'au-delà de Dunkerque. 

Voici maintenant une région d'un caractère tout 
particulier dans ce pays de plaines : c'est le Boulon- 
nais, petit pays montueux, pittoresque, qui prolonge 
«es assises jusqu'à la mer sous forme de dunes 



LE PAYS ET LES GKNS 



abruptes, du cap d'Alprech jusqu'aux deux caps 
Gris Nez et Blanc Nez, termes des plateaux que la 
•géographie appelle collines d'Artois. 

Là, sur ces hautes terres dominant la Manche et 
enceignant la ville, avait été installé le fameux camp 
de Boulogne; la colonne de la Grande Armée en 
éveille le souvenir. 

La capitale du charmant pays boulonnais est une 
belle ville où l'esprit industrieux des habitants tire 
un très heureux parti des ressources locales. Si 
les manufactures de plumes, de ciment, de carros- 
serie occupent de nombreux travailleurs, les hôte- 
liers savent attirer et retenir les visiteurs anglais, 
gens pratiques qui apprécient les facilités de la vie 
sur le continent, et l'établissement des bains, l'un 
des plus complets du littoral français, exerce une 
puissante attraction sur les Parisiens. Le gazouille- 
ment britannique est si général dans la grande ville 
et dans les'gracic uses petites cités du pays, à Marquise, 
à Desvres, à Samer, à Guines, qu'il est impossible d'ou- 
blier qu'avant d'être les hôtes du Boulonnais nos voi- 
sins en ont été longtemps les possesseurs. L'em- 
preinte anglaise est sensible partout, môme dans les 
noms géographiques que le savant a plutôt francisés 
que traduits; on écrit le cap Blanc Nez. ce qui est un 
pléonasme et un contresens ; mais les habitants pro- 
noncent le Blanez, ce qui se rapproche mieux de 
l'étymologie anglaise, Blackness, la pointe noire. 

Calais, quoique pays reconquis aussi, n'est pas 
ville du Boulonnais; la cité patriote a son histoire 
propre qui est glorieuse. Elle a aussi sa vie indus- 
trielle et maritime qui fait d'elle l'émulede Boulogne. 
Calais, comme l'autre grand port, voit chaque année 



PAS-DE-CALAIS 



des milliers et des milliers de voyageurs anglais 
aborder sur ses quais élargis; le pêcheur du Courgain 
et de Sangatte fait concurrence aux pêcheurs du Portel. 
Les fabriques de tulle de la sœur jumelle de Calais, 
Saint-Pierre (les deux villes n'en sont plus qu'une 
seule depuis que les remparts de Calais ont été rasés), 
lui font une riche ceinture. 

Il n'y a vraiment que ces deux ports dans le départe- 
ment. Etaples se comble, et Berck se développe len- 
tement. Le gouvernement de la République qui a 
donné un si grand essor aux travaux d'utilité géné- 
rale, a entrepris l'agrandissement et l'amélioration de 
nos ports les plus voisins de l'Angleterre, pour satis- 
faire — et aussi pour l'accroître — l'activité sans 
cesse grandissante de nos relations commerciales avec 
le premier des marchés d'importation et d'exporta- 
tion. Les nouveaux bassins et quais de Dunkerque 
dans le Nord, de Calais et de Boulogne dans le Pas-de- 
Calais, compteront parmi les travaux les plus considé- 
rables et les plus bienfaisants de cette féconde époque. 

Saint-Omer, au sommet du triangle de terrains 
conquis sur la mer, est une ancienne place forte, une 
belle ville aux larges et longues rues propres et 
claires, du calme le plus constant. Ce calme audoma- 
rois n'est pas du sommeil, c'est le recueillement 
intelligent des travailleurs de l'esprit. Les plus belles 
ruines du Pas-de-Calais, celles de l'abbaye de Saint- 
Bertin se trouvent à Saint-Omer; c'est une luxueuse 
abbatiale gothique dominée par une tour de style 
flamboyant, qui a pour pendant à l'autre extrémité 
de la ville la curieuse cathédrale de Notre-Dame, 
un peu massive, mais imposante. L'industrie vit 
cependant à Saint-Omer où des fabriques de pipes de 



LE PAYS ET LES GENS 



terre renommées occupent de nombreux ouvriers. 

Le chef-lieu du département, l'ancienne capitale des 
vaillants Atrébates qui tinrent en échec le génie de 
César, Arras a perdu la ceinture de remparts que 
Vauban avait nouée autourde ses maisons serrées aux 
pignons flamands. Les nouvelles conditions de la 
guerre ont rendu superflues ces belles fortifica- 
tions, et les faubourgs industriels de Saint-Laurent 
et de Sainte-Catherine ne vont pas tarder à se con- 
fondre avec la ville. Du haut d'un magnifique beffpoi 
de 75 mètres dominant l'un des plus remarquables 
des hôtels de ville du Nord, la vue parcourt une vaste 
plaine où un seul pointsaillant, lesdeuxtours jumelles 
de Saint-Eloi, sur une colline brusque, accidente 
un paysage de betteraves et de froment. Ramené sur 
la ville, le regard voit se croiser un labyrinthe de 
vieilles petites rues aboutissant à deux belles places 
à arcades et à pignons à degrés; une masse impo- 
sante à lignes rigides, le palais de Saint- Vast, con- 
tigu à une cathédrale moderne, attire l'attention, et 
plus loin, au delà des belles promenades ombreuses 
des Allées, c'est la puissante citadelle, surnommée 
aujourd'hui la Belle Inutile. Arras ne manque ni de 
pittoresque, ni d'intérêt. La vie intellectuelle y a de 
l'intensité, et l'industrie des raffineries et de la 
métallurgie tend à s'accroître. 

Béthune, au centre du bassin noir, avait, elle aussi, 
un passé guerrier. La nature et l'industrie y ont. subs- 
titué un présent quelque peu agité par les grèves, 
mais prospère en somme. Lens dans sa plaine, Lil- 
lers la manufacturière de chaussures, sont de dignes 
rivales de Béthune. 

L'un des mieux cultivés, des plus fertiles de la 

l. 



10 



PAS-DE-CALAIS 



France, le département du Pas-de-Calais est aussi l'un 
des plus laborieux. L'industrie très variée ne se con- 
centre guère que sur deux ou trois points : Saint- 
Pierre, Lillers, Frévent. Mais à chaque pas s'élève 
une cheminée d'usine ; au lieu d'une grande ruche ou 
se pressenties essaims de travailleurs, on y rencontre 
une infinité de petits groupes dont les ouvriers à 
demi cultivateurs, ont la vie plus calme mais non 
moins féconde que les quarante mille mineurs 
courageux et turbulents de la région houillère. 



LES HABITANTS 



Picards au Sud et à l'Ouest dans la vallée dol'Au- 
thie surtout, mélangés de Picards, d'Anglais, de cos- 
mopolites et aussi de vieux indigènes du sol, dans le 
Boulonnais et le Calaisis, plus qu'à demi Flamands 
de Calais à Saint Orner, les habitants du Pas-de-Ca- 
lais ont leur origine nationale et leur caractère pro- 
pre dans le Centre et dans l'Est, d'Hesdin à Béthune, 
d'Arras à Fruges, à Aire, à Carvin. Ce sont les des- 
cendants des anciens Atrébates. Dans le pays minier 
des travailleurs de toute provenance se sont mêlés 
aux paisibles et tenaces autochtones, et ce mélange 
tend à en transformer le caractère. 

L'agriculteur, qui est le fonds de la population, a 
l'humeur calme, l'esprit un peu lent, l'allure lourde 
du vigoureux et patient conducteur de charrue ; il fait 
sans se hâter mais sans relâche une rude besogne. 
Peu prompt aux nouveautés, il n'est cependant pas 
réfractai re au progrès. Mais il procède par observa- 



LE PAYS ET LES GENS 



1 t 



tion prudente, non par enthousiasme. C'est ainsi qu'il 
a donné naissance à l'industrie sucrière de la bette- 
rave, accueillie d'abord par les railleries sceptiques des 
Parisiens. C'est ainsi encore qu'il a mis au premier 
rang des territoires agricoles le plateau d'Artois ; c'est 
lui qui, avant l'afflux des mineurs venus de partout, 
avait fouillé le sol houiller, creusant des puits sans 
se laisser décourager par les déconvenues du début. 
La réflexion n'interdit pas le goût de l'entreprise; le 
paysan d'Artois le prouve bien par son habileté à 
écouler lui-même, en Angleterre spécialement, les 
produits de sa culture maraîchère et de son élevage. 
Les familles sont nombreuses, car autant de fils 
autant de paires de bras à la ferme. Aussi le Pas-de- 
Calais compte-t-il une population de 874.000 habi- 
tants; chacune des grandes agglomérations urbaines, 
Boulogne et Calais, -ne dépassant guère 45,000 âmes, 
la campagne a donc abondance d'agriculteurs. 
Sous le rapport de la population totale il est le 
troisième de la France, et le second si l'on met hors 
rang la Seine qui n'est guère, en somme, qu'une 
énorme ville avec sa banlieue. Braves gens, fonciè- 
rement honnêtes, d'esprit droit, ils accueillent avec 
une affabilité peu démonstrative, mais sincère, le 
visiteur et l'étranger, et dans les villes la bourgeoisie 
pousse l'hospitalité jusqu'à une prévenance délicate; 
qui a vécu dans Arras en a conservé un souvenir 
reconnaissant. 

Un peu plus vif d'allures, le Picard diffère peu de 
son voisin l'Artésien, et de Saint-Pol à Montreuil ou à 
Bapaume, vous n'observerez pas une diversité appré- 
ciable dans les habitudes et le caractère. 

En pays flamand — il faut remarquer que nous 



™ 



-s 



12 



PAS-DE-CALAIS 



n'avons pas le Flamand pur, mais un/Wallon mélangé 
et atténué — l'homme a fait des merveilles d'audace 
et de ténacité, quand il a lentement, continûment, re- 
foulé les eaux, assaini et fertilisé les terres que se dis- 
putaient la mer et les marais. Cet effort il le soutient 
chaque jour pour sauver sa conquête menacée par le 
retour offensif du flot. 

La langue flamande a perdu tant de terrain que 
c'est à peine si elle est encore en usage dans quelques 
communes des cantons d'Ardres et d'Audruicq, dans 
le pays en kerque. L'habitant a néanmoins [conservé 
quelque chose de l'esprit fermé et résistant de ses 
ancêtres. 

Nous avons déjà esquissé le type mixte du mineur; 
laissé à lui-même il aurait, malgré son dur travail, et 
pour ce travail même, plus de bien-être encore que 
ses voisins, les hommes des champs, si la propagande 
de l'étranger n'avait répandu dans le district les idées 
d'antagonisme social, et n'y provoquait sans cesse 
de funestes accès de grève qui ne profitent qu'à ceux 
qui les conduisent. Une autre plaie, générale celle-là, 
du Pas-de-Calais, c'est la multiplicité des débits de 
boissons où une eau-de-vie frelatée et l'acre genièvre 
réchauffent la bière froide et lourde. Les brumes et 
les brouillards qui étendent si souvent leur voile hu- 
mide sur la plaine assombrie doivent bien figurer 
pour une forte proportion parmi les causes de cette 
regrettable fréquentation du cabaret. 









HOMMES DE GUERRE 



1 i 



I. — HOMMES DE GUERRE 



Pendant plusieurs siècles, l'Artois a été frontière, il 
était hérissé de places fortes; à chaque page de nos 
annales militaires se lisent les noms d'Arras, de Bé- 
thune, d'Aire, de Saint-Omer disputés avec acharne- 
ment. Les habitants y étaient, familiarisés avec la 
guerre. Sans être belliqueux, ils ont un ferme cou- 
rage et savent défendre la patrie, ils l'ont bien 
prouvé en 1870-71 : l'armée improvisée de Faidherbe, 
qui tint si vaillamment tôte aux Allemands, comptait 
dans ses rangs de forts contingents du pays, et on lui 
doit une des rares victoires qui ont, par éclaircies, 
fait luire un peu de soleil dans nos âmes attristées. 

Grâces lui en soient rendues. 

Après avoir loué le patriotisme collectif des habi- 
tants du Pas-de-Calais, nous ne trouverons guère à 
mentionner parmi eux qu'un homme de guerre 
marquant, le général Schramm. 

Schramm (Jean-Paul-Adam), né le 1 er décembre 
1789 à Arras, mort le 24 février 1884. 

Le général de division comte Schramm était au 
moment de sa mort le plus ancien des officiers géné- 
raux des armées européennes. Ce ne serait cependant 
pas un titre suffisant pour figurer dans la Galerie fran- 
çaise, s'il n'avait mérité un avancement d'une rapidité 
exceptionnelle par des faits d'armes remarquables. 

Fils d'un sergent-major, qui devint lui-même gé- 
néral, Jean-Paul-Adam Schramm naquit à Arras 
tandis que son père y était en garnison. Grâce à celui- 



14 



PAS-DE-CALAIS 



ci, qui, alors colonel, le demanda pour son régiment, 
le jeune Schramm débuta dès l'âge de 13 ans comme 
sous-lieutenant d'infanterie légère; il justifia cette 
précocité par la valeur qu'il déploya à la bataille 
d'Austerlitz et qui lui valut le grade de lieutenant. 

Le général Schramm envoyé dans le corps d'armée 
qui assiégeait Dautzick, emmena son fils comme aide 
de camp; là le jeune homme gagna, par un coup 
d'audace dans l'île de Nogat, les épaule ttes de capi- 
taine (1807). Blessé à Heilsberg il rentre en France; 
à peine guéri, il passe à l'armée d'Espagne, dans 
la garde impériale, avec Napoléon; puis la garde 
étant acheminée vers l'Autriche, il prend part aux 
batailles d'Essling et de Wagram où il se signale de 
nouveau et obtient le grade de chef de bataillon. La 
paix signée avec l'Autriche, le commandant Schramm 
retourne en Espagne, et, pendant trois ans, il y sert 
dans la province du Nord, contre les guérillas qui 
harcèlent nos communications : guerre pénible et 
obscure, d'où il fut rappelé pour faire partie, avec 
les bonnes troupes tirées d'Espagne, de la Grande 
Armée envoyée en Russie. Malgré des exploits -en 
Espagne où il avait pris 2.000 guérilleros avec cent 
de ses soldats, et malgré les rudes combats et les fa- 
tigues de la campagne de Russie, le commandant 
Schramm n'avait pas changé de grade; après de si 
brillants débuts, c'était un moment d'arrêt. 

Mais quand il fallut reconstituer avec les débris de 
la Grande Armée et avec les nouvelles levées, les ré- 
giments de la jeune armée qui devait combattre la 
coalition en Saxe, le commandant fut promu colonel 
de l'un des corps de nouvelle formation. Il dut don- 
ner à ses soldats la cohésion, la discipline, l'instruc- 










HOMMES DE GUERBE 



15 



tion d'une vieille troupe, et leur fit enlever à la baïon- 
nette le camp retranché des Prussiens à Lutzen; le 
titre de baron fut sa récompense ; dès la reprise des 
hostilités, faisant partie du corps qui opérait au Sud 
de Dresde, il enlève aux ennemis plusieurs batteries 
de canons, et paie ses exploits de plusieurs blessures. 
Il gisait sur le champ de bataille et paraissait près 
d'expirer; Napoléon s'approche, donne des ordres 
pour qu'il reçoive tous les soins nécessaires, et 
ajoute qu'un si vaillant officier ne mourra qu'avec les 
étoiles de général (août 1813). 

Le nouvel officier général se remit de ses blessures 
dans Dresde où la retraite de l'armée le laissait sous 
les ordres du maréchal Gouvion Saint-Cyr. La garni- 
son de Dresde se défendit pendant plus de deux mois 
contre les attaques des coalisés; à peine guéri, 
Schramm prit part aux sorties; mais, en novembre. 
Gouvion Saint-Cyr dut capituler et évacuer la capi- 
tale de la Saxe. La capitulation fut violée par l'en- 
nemi, et la garnison devint prisonnière de guerre. 
Le général Schramm fut envoyé en Hongrie, d'où il 
ne put rentrer en France qu'en juillet 1814. 

Pendant les Cent Jours, les deux généraux 
Schramm, le père et le fils, reprirent du service; on 
avait lieu de redouter une reprise de la guerre civile 
en Vendée; pendant que le père était employé avec 
le grade de lieutenant général dans l'armée du Nord, 
le fils recevait le commandement du département de 
Maine-et-Loire. 

La Restauration le mit en disponibilité, bien qu'il 
ne fût âgé que de 26 ans; le jeune général se fixa aux 
environs de la Flèche où il passa dans la retraite les 
années de 1815 à 1830. 



16 



PAS-DE-CALAIS 



Le gouvernement de Juillet rappela à l'activité la 
plupart des officiers généraux réformés par les Bour^ 
bons. Après un court passage au commandement du 
Bas-Rhin, pays d'origine de sa famille, le général fut 
appelé, au 1 er janvier 1832, à Paris, pour y com- 
mander une brigade de la garnison. La vigueur qu'il 
déploya dans les tristes journées du 5 et du 6 juin 
1836, lui valut le grade de lieutenant général avec le- 
quel il prit part au siège d'Anvers. Puis il eut à répri- 
mer les troubles de Lyon. 

Dans l'intervalle, le département du Bas-Rhin 
l'avait élu député (pour l'arrondissement de Wissem- 
bourg). Le gouvernement qu'il soutenait de ses votes 
à la Chambre en fit un conseiller d'Etat, un inspecteur 
général de l'Infanterie, puis un pair de France en 1839. 

En 1840, il obtint un commandement en Algérie; 
il y prit part aux expéditions de Milianah et du col de 
Médéah où il fut blessé, et il exerça pendant quelque 
temps les fonctions de gouverneur général pendant 
l'absence du maréchal Valée. 

De retour en France, le général baron Schramm 
fut élevé à la dignité de comte, et reprit son siège à 
la Chambre de Pairs; son rôle y fut effacé; il vota 
systématiquement pour le ministère. 

Le gouvernement du Prince-Président en fit un 
ministre de la guerre., 22 octobre 1850; le général 
garda le portefeuille moins de trois mois, il se re- 
tira pour ne pas signer la révocation du général 
Changarnier qui venait de se prononcer hautement 
pour la sauvegarde du gouvernement parlementaire 
menacé par des rumeurs de coup d'Etat. 

Ici prend fin la vie militaire du général Schramm 
qui, à partir de 1870, vécut dans une retraite pro- 






ÉCRIVAINS 



17 



fonde jusqu'au mois de février 1881. Cette longue 
existence a donc duré quatre-vingt quinze ans, sur 
lesquels on compte soixante-onze 
grade d'officier général. 




II. — ECRIVAINS 



Des choses de la guerre, nous passons à celles de 
l'esprit : la transition nous est facilitée par un type 
intéressant du moyen âge, seigneur féodal et vaillant 
chevalier, mais en même temps poète tour à tour dé- 
licat, mordant et vigoureux. 

Quesnes de Béthune (1130-1224). 

Quesnes, sire de Béthune, appartenait à une maison 
qui produisit plus d'une illustration; un des descen- 
dants de Quesne fut Maximilien de Béthune, baron 
de Rosny, duc de Sully, le grand ministre et ami 
de Henri IV. Sully se glorifiait de son aïeul. 

L'histoire fait mention de deux frères du sire de 
Béthune, dont l'un, Guillaume, fut avoué, c'est-à- 
dire protecteur militaire et commandant des troupes 
de l'évoque d'Arras. 

Le seul détail que l'on connaisse de la jeunesse de 
Quesnes de Béthune, c'est lui qui le fournit. De 
bonne heure il étudia la poésie auprès d'un seigneur 
du voisinage, trouvère de réputation 

.... mon maistre d'Oisy. 

Qui m'apprit à chanter dès l'enfance. 






4 S 



PAS-DE-CALAIS 



Hugues d'Oisy était châtelain de Cambrai. 

Il est intéressant de constater que dans une pro- 
vince si voisine des Flandres les lettres étaient cul- 
tivées avec succès par les gentilshommes, et aussi par 
les petites gens, et à tout le moins les bourgeois, tel 
que le fut un peu plus tard Adam ou maître Adam de 
la Halle, dit le bossu d'Arras. 

Parmi les nobles contemporains de Quesnes nous 
voyons, outre Hugues d'Oisy, figurer Philippe Mous- 
kes, un ecclésiastique qui a entrepris, en vers, une 
Chronique du monde, et Henri de Valenciennes, l'un 
des historiens de la croisade. 

Quesnes vint jeune à la cour du roi de France ; il lut 
ses vers dans une assemblée de dames et de sei- 
gneurs, réunis auprès d'Alix de Champagne, seconde 
femme de Louis VII, qui groupait autour d'elle les 
beaux esprits de la France d'alors (l'ancien duché de 
France) et du comté de Champagne. 

Quesnes obéit des premiers au mouvement d'en- 
thousiasme qui fit décider la troisième croisade. Il 
était à Béthune, sa résidence favorite. Il y prit la 
croix et comme lui firent plusieurs seigneurs du pays : 
Antoine et Guillaume, ses frères, Hugues de Beau- 
metz, Hugues de Saint-Pol, etc. 

Mais l'ardeur des croisés s'éteignit vite : on avait 
levé sur les vassaux et sur l'Eglise de gros subsides; 
les croisés de second rang avaient fait des préparatifs 
coûteux, et les princes ne donnaient pas le signal du 
départ. Quesnes s'indigne, et il apostrophe ainsi les 



seigneurs hésitants 



Vous qui robes les croisiés, 
Ne dispendés mie l'avoir ainsi, 
Anuemis de Dieu sériés. 



— ■ 



ÉCRIVAINS 



19 



Et que porront dire si annemi. 

Là où li Saints trembleront de doutance. 

Davant celui qui oncques ne [menti 1 

A icel jor serés tnil mal bailli, 

Si sa pitié ne cuevre sa puissance (i). 

Voilà des vers qui'ont du mouvement et de la fer- 
meté. Ce ne sont pas les seuls où Quesnes ait gour- 
mande les retardataires, et ceux qui restèrent chez 
eux. La croisade se termina brusquement. Philippe- 
Auguste revint en France, et Quesnes de Béthune le 
suivit. 

Rentré à Béthune, Quesnes occupa ses loisirs par 
la poésie ; bien qu'il ne nous reste de lui qu'une 
dizaine de pièces, des témoignages nombreux attes- 
tent que sa réputation était grande. 

En 1198 fut prêchée la quatrième croisade. Les 
préparatifs en furent très longs. Quesnes prit la croix, 
et quand, réunis dans une assemblée générale, les 
princes et seigneurs durent aviser au moyens- de se 
rendre en Terre-Sainte, ils envoyèrent six ambassa- 
deurs à\enise pour négocier le transport et le ravi- 
taillement de l'armée. Quesnes de Béthune fut du 
nombre des six délégués, il représentait le comte de 
Flandre, comme Geoffroy de Villehardouin repré- 
sentait le comte de Champagne. Ils avaient été 
choisis comme avisés en fait de guerre, et habiles à 
parler. 

(i) Vous qui volez 163 croisés, 

Ne dépensez pas l'argent ainsi, 
Car vous seriez les ennemis de Dieu. 

Et que pourront dire ses ennemis 
Là où les Saints trembleront d'épouvante 
Devant celui qui jamais ne mentit? 
Kn ce jour-là vous serez tous perdus 
Si sa bonté ne dépasse sa puissance. 



3 



20 



PAS-DE-CALAIS 



On sait que la croisade dévia, et, au lieu d'aller en 
Palestine, fit la conquête de Constantinople sur les 
Grecs, qui avaient agi de mauvaise foi envers leurs 
alliés. Quand il fallut leur rappeler leurs promesses 
et leur manquement de parole, on en chargea 
Quesnes « qui estoit bon chevalier et bien empar- 
iez. » A l'assaut, Quesnes et son frère arrivèrent les 
premiers sur les remparts. 

Baudouin, proclamé Empereur de Constantinople, 
nomma Quesnes de Béthune gouverneur de la capi- 
tale. Un grand danger menaçait le nouvel empire ; le 
roi des Bulgares Joannice, ou Calojean (le Beau Jean), 
vint l'assaillir avec une armée immense; Baudouin 
fut vaincu et pris à Audrinople. 

A Constantinople, le peuple grec entrevoyait la 
délivrance et il frémissait. Pour maintenir ce peuple 
innombrable Quesnes ne disposait que d'un faible con- 
tingent de croisés que l'Empereur n'avait pas dû 
emmener avec lui; il sut imposer la soumission aux 
Grecs. 

Combien d'années consacra-t-il à cette œuvre 
laborieuse de soutenir un Empire mort-né? On 
l'ignore. Bevint-il à Béthune? On le suppose, mais 
à quel moment?... Sa mort seule est mentionnée 
dans la chronique rimée de Philippe Mouskes, qui, 
pour l'année 1124, dit : 

La tière fut pis en cest an, 

Quar li vieus Quesnes estoit mors(l). 

L'oraison est belle dans sa brièveté. 

Après Quesnes de Béthune, nous trouverions à 

\. La terre fut malheureuse cette année, 
Car lo vieux Que3nes était mort. 



ECRIVAINS 



2 1 



citer en Artois d'autres trouvères que le Moyen-Age 
a applaudis et notamment Adam de la Halle, le Bossu 
d'Arras. Mais nous sommes forcés de les négliger 
pour d'autres illustrations plus présentes à nos 
esprits, non seulement parce qu'elles sont plus voi- 
sines de nous, mais aussi parce qu'elles sont plus 
brillantes. C'est ainsi que du xni° siècle nous sautons 
au xvni c pour rencontrer l'abbé Prévost. 

L'abbé Prévost d'Exilés (Antoine-François), 
né à Hesdin le 1 er août 1697, mort à Saint-Firmin le 
23 novembre 1763. 

Fils d'un procureur du bailliage d'Hesdin, le jeune 
Prévost fit ses études au collège des Jésuites de sa ville 
natale, et redoubla sa rhétorique à Paris, au collège 
d'Harcourt (aujourd'hui lycée Saint-Louis). A. seize 
ans, c'était déjà une petite célébrité de collège par 
son extrême facilité. Les PP. Jésuites le détermi- 
nèrent à entrer dans leur Société : à peine y avait-il 
commencé son noviciat qu'il y renonça, et il s'en- 
gagea comme volontaire dans l'armée ; il était bien 
jeune, mais ambitieux et impatient. Les réalités de la 
vie militaire le désillusionnèrent, il revint à ses pre- 
miers maîtres qui le reçurent avec indulgence. Pré- 
vost, dont l'imagination brillante et le tempérament 
ardent s'accommodaient mal de la vie religieuse 
quitta de nouveau le couvent et entra dans le 
monde et même dans l'armée. Pendant quelques 
années il mena une vie fort dissipée; une déception 
le renvoya une troisième fois à l'Eglise; il choisit la 
congrégation des bénédictins de Saint-Maur (1719). 
Il y resta assez longtemps pour parvenir à la prê- 
trise; sa destinée paraissait fixée. Quelque temps 



22 



PAS-DE-CALAIS 






professeur de théologie dans l'abbaye du Bec, il fut 
envoyé pour prêcher le carême à Evrèux où il obtint 
un grand succès. Puis il passa à l'abbaye de Saint- 
Germain-des-Prés à Paris; c'était un asile labo- 
rieux; il sembla s'y plaire, et collabora activement 
à l'un des grands ouvrages entrepris par la savante 
congrégation, à la Gallia Christiana. 

Prévost se reposait de ces doctes travaux en compo- 
sant, dans sa cellule, les premiers volumes d'un 
roman : Mémoires d'un homme de qualité. Une 
telle composition réveillant son imagination surexcita 
des passions mal éteintes, et nullement compatibles 
avec la vie de l'abbaye. Il sollicita l'autorisation 
d'entrer dans le clergé séculier : on sait combien était 
peu sévère au dernier siècle la vie des ecclésiastiques, 
des abbés mondains. Convaincu que l'autorisation ne 
lui serait pas refusée, mais impatient des lenteurs, 
Prévost sortit du cloître, puis s'effrayant des consé- 
quences de sa hardiesse il s'enfuit en Hollande. 

Là, les libraires qui faisaient un très grand com- 
merce de livres français, l'accueillirent avec empres- 
sement ; il acheva et publia les Mémoires d'un homme 
de qualité (1729) qui lui firent une réputation et lui 
valurent d'assez beaux profits. Mais il était dit que 
Prévost ne connaîtrait pas la paix ; une nouvelle 
aventure de cœur le décida à passer en Angleterre. 
C'est là qu'il composa les. romans qui ont fait sa 
renommée : Cleveland (1732) et surtout V Histoire du 
chevalier Desgrieux et de Manon Lescaut (1732) où 
certains détails rappellent des incidents de sa 
propre vie, quoiqu'il n'y faille pas chercher une 
autobiographie. Ce livre est resté son chef-d'œuvre. 
Prévost entreprit la publication d'une feuille pério- 



ÉCRIVAINS 23 

dique le Pour et le Contre, sorte de recueil très 
varié d'anecdotes, de nouvelles, de jugements litté- 
raires. La collection du Pour et le Contre se compose 
de 20 volumes. Prévost écrivait avec une rare facilité 
et pouvait aborder, presque sans préparation, le& 
sujets les plus divers. 




Tourmenté du désir fort naturel de rentrer dans sa- 
patrie, Prévost en obtint l'autorisation grâce à l'appui 
du prince de Couti et du cardinal de Bissy. Il vint 
donc à Paris, et fut nommé aumônier du prince de 
Conti, emploi facile à occuper, car le prince, athée 
presque déclaré, s'abstenait de toute pratique reli- 
gieuse. Libre de son temps, Prévost produisit livres 



24 



PAS-DE-CALAIS 



sur livres; après le Doyen de Killerine, roman de 
mœurs anglaises, et un grand nombre d'articles dans 
des feuilles périodiques, l'abbé fut compromis par 
un misérable folliculaire qu'il avait obligé, et qui, 
pour se mettre à l'abri, attribua à son bienfaiteur un 
de ses propres libelles. Prévost s'enfuit à Bruxelles 
(1735). Rappelé par ses protecteurs, il fut chargé par 
le chancelier d'Aguesseau de rédiger en un même 
corps d'ouvrage le précis des voyages dont il écrivait 
des relations, depuis la découverte du cap de Bonne 
Espérance (148G). C'était un travail énorme qu"il sut 
mener à bonne lin et qui comprend 20 volumes 
in-4°. Pour se délasser, Prévost traduisit les romans 
de Richardson, peu apprécié en Angleterre, inconnu 
en France; Pâmé la, Clarisse Harloive, Grandisson, 
eurent un très grand succès, dont les échos ne sont 
pas encore éteints. 

Assagi par les années, heureux de ses tra- 
vaux, Prévost vivait paisible à Saint-Firmin, dans 
une petite propriété qu'il avait achetée près de 
Chantilly, quand, un soir, rentrant d'une promenade 
dans la forêt, il fut terrassé par une attaque d'apo- 
plexie ; des paysans le rapportèrentsans connaissance; 
le chirurgien du village le croyant mort, le bailli 
ordonna l'autopsie ; au premier coup de scalpel, le 
faux mort poussa un grand cri, ouvrit les yeux; mais, 
atteint dans les sources de la vie, il expira. 

Sa vie fort agitée se terminait par une mort 
tragique (23 novembre 1763). 

Raunou (Jean-Claude-François), né à Boulogne le 
18 août 1761, mort le 20 juin 1840. 

Si beaucoup de savoir, un travail continu et cons- 



ÉCRIVAINS 2 5 

eiencieux, une part prépondérante à la création de 
grandes institutions qui ont pour objet la culture de 
l'esprit humain, des œuvres littéraires solides et nom- 
breuses, peuvent recommander la mémoire d'un 
homme, Daunou a droit à un rang éminent parmi les 
érudits, les écrivains et les administrateurs. Mais il fut 
aussi un homme de ferme caractère, un intrépide et 
toujours calme défenseur du droit et de la liberté, 
en somme un homme supérieur par l'intelligence 
et un grand homme de bien. 

Daunou naquit à Boulogne où son père exerçait 
honorablement la profession do chirurgien. Au 
collège des Oratoriens de sa ville natale, il lit des 
études solides; son ardeur au travail et son intelli- 
gence décidèrent ses professeurs à lui offrir place 
dans leur Institut bien qu'il n'eût que seize ans ; 
Daunou avait d'autres goûts, la volonté de son père 
prononça, et il y déféra. A vingt-trois ans il professait 
la philosophie dans ce même collège de Boulogne 
avec tant de solidité que les supérieurs de l'Institut 
de l'Oratoire l'appelèrent dans une de leurs maisons 
des environs de Paris, à Montmorency, où ils lui 
confièrent la double chaire de philosophie et de 
théologie. S'il est impossible de concilier la liberté 
philosophique et l'orthodoxie théologique, du moins 
cet enseignement simultané fut-il pour Daunou un 
exercice précieux. Ordonné prêtre en 1787, Daunou 
était, en outre, déjà connu pour des succès dans des 
concours académiques; le premier et le plus consi- 
dérable de ses mémoires fut l'étude sur V influence 
de Boileau sur la littérature française. 

Prêtre irréprochable dans ses mœurs, Daunou 
avait des aspirations profondément raisonnées vers 

2 



2e 



PAS-DE-CALAIS 



la liberté politique; il paraît n'avoir jamais discuté le 

dogme; mais il réserva son indépendance d'esprit à 

égard de la discipline dans l'Eglise. C'était d'ailleurs 

a tendance de l'Institut des Oratoriens; au début de 

la Révolution Daunou en embrassa les principes et 

quand fut décrétée la Constitution civile du cler-é il 

se prononça catégoriquement pour la mesure dont' il 

s efforça de démontrer l'orthodoxie. L'Oratoire, après 

de longues et profondes délibérations, adhéra à cette 

doctrine et chargea Daunou de la soutenir devant 

1 Assemhlée Constituante. 

Le nouveau clergé lui offrit des situations impor- 
tantes; iln accepta que le vicariat de l'évêché de Paris 
et la direction du séminaire, non par cupidité le trai- 
tement étant de 800 francs, mais parce qu'il aimait 
1 enseignement. Ilpassa dans le travail, sans bruit les 
années orageusesde 1790 à 1792; élu par son départe- 
ment du Pas-de-Calais, député à la Convention sans 
avoir posé sa candidature, il y siégea au côté droit 
terme dans ses opinions modérées et les soutenant 
avec une froide résolution. 

Dans le procès de Louis XVI, il dénia à la Conven- 
tion, assemblée politique, le droit de s'ériger en 
Tribunal. Quand il fallut voter, il reconnut Louis cou- 
pable de conspiration contre la souveraineté nationale 
vota contre la peine de mort, et, lorsqu'elle fut pro- 
noncée, il demanda le sursis. 

Les questions auxquelles il s'attacha le plus 
spécialement furent celles qui intéressaient l'instruc- 
tion publique et la Constitution. Ses tendances poli- 
tiques étaient plutôtcelles de la Gironde que celles de 
la Montagne; il ne le dissimula pas, et, pour avoir 
proteste publiquement contre la proscription des 



ÉCRIVAINS 



députés girondins, il fut décrété d'accusation et 
écroué. Ce n'est que cinq mois après le 9 Thermidor 
qu'il put rentrer iibre à la Convention. 

Par l'étendue de ses connaissances, son assiduité 
au travail, la droiture inattaquable et l'absolue pro- 
bité de son caractère, il imposait à tous respect et 
confiance. Son rôle fut considérable dans les œuvres 
de la Convention. Ses premiers travaux furent 
consacrés au réveil des sciences et des lettres; il 
obtint l'impression aux frais de l'Etat du livre de 
Condorcet : Esquisse d'un tableau historique du 
progrès de l'esprit humain. C'est encore lui qui fit 
décréter la création de ÏJnslitut 'national, honneur 
revendiqué par Lakanal. Il paraît indubitable que 
Lakanal en eut aussi la pensée, il est certain qu'il 
plaida chaleureusement la cause, mais la présenta- 
tion première est due à Daunou. 

Daunou fut appelé à faire partie du Comité 
de Constitution qui aboutit péniblement à la Cons- 
titution de l'an III. Quand cette Constitution fut 
menacée par les partis réactionnaires, avant même 
d'être mise en vigueur, la Convention forma une 
Commission de cinq membres investie du pouvoir 
exécutif. Daunou fut un des cinq. 

Il couronna sa carrière de Conventionnel en pré- 
parant et en faisant voter la loi organique du 3 bru- 
maire an IV sur l'organisation de l'Instruction 
publique. Celte loi établissait au premier degré les 
Ecoles primaires, organisait les Ecoles centrales pour 
l'enseignement secondaire, les grandes Ecoles spé- 
ciales pour l'enseignement supérieur et couronnait 
l'édifice par l'Institut national. 

Telle était alors la réputation de Daunou qu'il fut 



-" PAS-DE-CALAIS 

élu par 27 départements député au Conseil des Cinq 
Lents. Il n'y resta qu'un an, parce que le sort le 
désigna dans le tiers sortant. Le Directoire le nomma 
alors administrateur de la Bibliothèque du Pan- 
théon (1796). 

Deux ans après, l'assassinat du général Duphot par 
les RomamsarrachaDaunou à sa bibliothèque La ré- 
publiquevenait d'ètreproclamée à Rome ; pour orga- 
niser le nouveau Gouvernement, le Directoire envoya 
une Commission de quatre hommes probes et éclai- 
res, dont Daunou fit partie. Ce Gouvernement 
succomba sous les coups de la coalition étrangère 
peu de mois après son installation. 

Quand il revint à Paris, Daunou trouva l'anarchie 
partout, et le général Bonaparte préparant son coup 
dEtat. Malgréles instances de Siéyès, l'honnête répu- 
blicain refusa d'aider à l'entreprise. Mais quand le 
coup fut fait, et qu'il y eut nécessité d'organiser un 
Gouvernement, Daunou fut appelé dans la Commis- 
sion législative provisoire, et rédigea en cette qua- 
lité une nouvelle Constitution qui ne plut pas aux 
vainqueurs, car, avec sa prévoyance habituelle, 
Daunou y avait inscrit la non rééligibilité des Con- 
suls. Amendée selon la volonté de Bonaparte, la 
Constitution de l'an VIII instituait trois consuls le 
Sénat, le Corps législatif, le Conseil d'Etat et le Tri'bu- 
nat. Le premier Consul nomma au Conseil d'Etat Dau- 
nou qui refusa et préféra le Tribunat, moins bien 
appointé, mais où paraissait survivre un peu de 
liberté. Ce fut, en effet, le refuge dernier de la libre 
discussion et del'opposition contre le despotisme. Pré- 

sidentélu du Tribunat, Daunou combattitavec vigueur 
1 établissement des tribunaux exceptionnels après 






ÉCRIVAINS 



29 



l'attentat du 3 nivôse ;il y voyait un moyeu trop com- 
mode de proscription. Bonaparte en fut irrité; aussi 
quand le Corps législatif et le Tribunal voulurent 
présenter Daimou pour entrer au Sénat, le premier 
Consul menaça-t-il les sénateurs d'un coup de 
vigueur. Le Sénat eut peur et Daunou resta tribun 
jusqu'au jour où le Consul fit une élimination des 
vingt membres les plus importuns par leur esprit 
d'indépendance. Ce n'était pas sans qu'il sût été fait 
un effort pour séduire l'incorruptible. Bonaparte 
lui avait de nouveau proposé un siège au Conseil 
d'Etat. Le dialogue fut curieux. Piqué du refus do 
Daunou, Bonaparte lui dit: « Ce n'est pas parce que je 
« vous aime que je vous offre cette place, c'est parce 
« que j'ai besoin de vous. Les hommes sont pour moi 
«des instruments dont je me sers suivant leur uti- 
« lité... J'aime peut-être encore trois personnes... 
« — Et moi, répliqua Daunou, j'aime la Répu- 
« blique. » 

Napoléon n'aimait pas Daunou, mais il l'appréciait. 
Il le nomma spontanément archiviste de l'Empire en 
1804. Ce n'était pas un emploi politique. Daunou 
accepta. II s'enferma dans ses fonctions, et y prépara 
plusieurs de ses grands travaux d'érudition histo- 
rique. 

La Restauration lui enleva la direction des archives, 
mais Barbé-Marbois, un disgracié de l'Empire, devenu 
membre du nouveau Gouvernement, et reconstituant 
le Journal des Savants lui en confia la direction. 
Ce choix était si bien indiqué que nul ne le com- 
battit. 

Elu député par les électeurs de Brest en 1819, puis 
en 1828 et 1830, il défendit constamment les idées 

2. 






^■■■H 



3 



PAS-DE-CALAIS 









iberales. Ce mandat ne lui fit pas abandonner ses 
travaux qui sont ceux d'un Bénédictin. On a peine 
î comprendre qu'un seul homme ait pu produire 
autant d œuvres aussi pleines d'érudition, traitées avec 
une conscience aussi absolue. 

La Révolution de 18301e rappela à la direction des 
Archives, mais depuis douze ans il occupait avec éclat 
une chaire d'histoire au Collège de France : le Gou- 
vernement n'avait pas osé la lui enlever ; il y renonça 
pour se consacrer aux Archives. En 1839 il accepta 
un siège à la Chambre des Pairs ; et jusqu'au dernier 
jour il continua à remplir son mandat sans inter- 
rompre son labeur d'érudit. C'est dans ces occupa- 
tions que la mort vint le trouver le 28 juin 1840 • il 
avait 79 ans. 8a vie politique a été résumée ainsi 
par Joseph Chénier : « Pur de tyrannie et de servi- 
tude. » 

i ?fî? te "J Beuve ( Charle s-Augustin), né à Boulogne 
Je 23 décembre 1804, mort à Paris le 13 octobre 1869 

Fils d'un contrôleur principal des droits réunis 
Sainte-Beuve ne connut pas son père mort deux mois 
avant la naissance de son fils. Sa mère, une brave et 
laborieuse bourgeoise, lui fit donner, malgré l'exi- 
guïté de ses ressources, une bonne éducation, com- 
mencée dans le pensionnat Blériot, poursuivie dans 
l institution fondée par l'abbé Hafïreingue. Le jeune 
Charles y contracta deux amitiés qui se continuèrent 
jusqu'à la mort; malgré les dissidences de sentiment 
amenées par les circonstances.il entretint une'corres- 
pondance affectueuse et confiante avec l'abbé Barbe et 
avec François Morand, juge au tribunal de Boulogne 
Ses études furentbrillantes ; à quatorze ans, il avait 



ÉCRIVAINS 



31 



fait sa rhétorique. C'était précoce, incomplet; il le 
sentit, et sur ses sollicitations sa mère consentit aie 
conduire à Paris où il recommença ses classes à par- 
tir de la troisième : deux premiers prix au concours 
général (histoire et vers latins), et la grande mé- 
daille du gouvernement, qui lui fut remise par 
M. de Frayssinous (1824) attestèrent ses succès. 

Un goût très vif le porta d'abord vers les études 
médicales, l'anatomie et la physiologie surtout le 
passionnèrent, et il fut attaché commeexterne à l'hô- 
pital Saint-Louis. Mais en môme temps il se sentait 
fortement attiré vers les lettres qu'il cultivait concur- 
remment avec la médecine. Son ancien professeur de 
rhétorique, Dubois, qui venait de fonder un journal 
appelé à un grand succès dans le monde libéral, le 
Globe, l'exerça par quelques essais qui firent bien 
augurer de l'avenir; et en 1827 Sainte-Beuve aban- 
donna la carrière médicale pour se consacrer tout entier 
à la littérature, et particulièrement à la critique litté- 
raire; il s'y sentait poussé par une aptitude innée 
d'observation et d'analyse. Le milieu où il vivait était 
exceptionnellement propice; dans le cabinet de 
rédac tion du G/oÀe se réunissaient des hommes d'élite: 
Ampère, Vitet, Rômusat, Ducbàtel, Mérimée, Duver- 
gier de Hauranne, rédacteurs habituels, Cousin, 
Guizot et Villemain, rédacteurs intermittents. L'es- 
prit de Sainte-Beuve s'aflina par le contact avec tant 
d'hommes de valeur, mais ne s'inféoda à aucune 
école. 

Ses premiers essais de critique furent des articles 
sur Y Histoire de la Révolution de ïhiers et le Tableau 
de la Révolution de Mignet, puis sur les Odes et Bal- 
lades de Victor Hugo. Le poète était bien traité, mais 



■ 






3 2 



PAS-DE-CALAIS 



sans complaisance ; la critique était raisonnée.et les 
restrictions faisaient valoir les éloges. Victor Hu»o 
vint remercier Sainte-Beuve qui se trouvait son 
voisin, dans la rue de Vaugirard ;ilnele rencontra pa* 
mais Sainte-Beuve rendit la visite et fut reçu. Les 
deux jeunes gens — le poète avait vingt-cinq ans et le 
critique vingl-trois, — se plurent mutuellement; 
Jainte-Beuvefutconquispar le'géniepoétique, etentra 
dans le cénacle des romantiques. Sans délaisser la criti- 
que littéraire, il voulut être poète, lui aussi, et s'exerça 
sur le genre à la mode du jour, où un fonds d'exalta- 
tion d'amour et d'idéal, allié à une .sensualité résul- 
tant du tempérament, était traité sur des rythmes 
nouveaux, dans une langue qui s'enrichissait d'em- 
prunts à nos vieux poètes. 

Dans le même ordre d'idées Sainte-Beuve publia 
la première édition (1828) d'un livre qui le plaça au 
premier rang des critiques de ,spn temps : le Tableau 
de la poésie française au xvi* siècle. 11 cherche dans 
la littérature du moyen âge les aïeux de l'Ecole 
romantique qu'il loue d'avoir retrouvé la véritable 
tradition nationale dont les classiques, trop épris 
d'antiquité, se seraient écartés. Et comme complément 
à ce manifeste, il fit paraître l'année suivante : 
Vie, Poésies et Pensées de Joseph Delorme. Sous un 
nom supposé Sainte-Beuve y trace son autobiographie 
où la fantaisie outre la vérité; il n'avait jamais 
connu la misère où se débat Joseph Delorme ; Sainte- 
Beuve était pauvre, sa vie était étroite : elle ne fut 
jamais misérable. L'œuvre fit grand bruit; applaudie 
par la jeune école pour ses hardiesses de forme et 
de pensée, elle scandalisa aussi par l'accent de sen- 
sualisme, et même de matérialisme qu'on y enten- 



ÉCRIVAINS 



33 



dait. L'œuvre m é ri lait- elle tant d'enthousiasme et 
tant d'indignation? La réponse est faite par l'oubli 
où elle tomba assez rapidement. La même année 
Véron fondait la Revue de Paris qui eut une grande 
vogue; Sainte-Beuve en fut le critique attitré. 
Appréciateur très fin d'Alfred de Vigny, il fut plus 
long à goûter Al lied de Musset qu'il jugea longtemps 
un versificateur facile et superficiel . 

Fidèle à son enthousiasme pour le génie poétique 
de Victor Hugo, il fut plus froid envois le talent dra- 
matique de l'auteur àeMarion Delorme, de Cromwell, 
à'Hei'nani. 

Tout en poursuivant l'œuvre commencée des Por- 
traits littéraires, Sainte-Beuve fit une nouvelle tenta- 
tive sur le terrain poétique et publia, en 1830, les 
Consolations; la note était bien autre que celle de 
Joseph Delorme: une sorte de mysticisme chré- 
tien inspirait l'œuvre qui se ressentait des fréquenta- 
tions nouvelles de l'auteur avec Lamartine et de 
ses visites à l'Abbaye-au-Bois où régnait Chateau- 
briand. 

Après la Bévolution de juillet les principaux rédac- 
teurs de la Revue de Paris entrèrent dans la politique 
active. Sainte-Beuve eût-il voulu les y suivre ?Eprou- 
va-t-il le dépit de n'avoir pas sa part dans la conquête 
des emplois? On l'a prétendu; il l'a nié. On le voit 
osciller du National où il se trouve en contact [avec 
des républicains qu'il n'aime guère, au Globe devenu 
saint-simonien avec Pierre Leroux ;puis il se lie avec 
Lamennais, Lacordaire, l'abbé Gerbet; il n'est pour- 
tant pas un croyant, mais son goût délicat le fait jouir 
de la société d'esprits ardents, convaincus, élevés; il 
s'imprègne des impressions qu'il y ressent et, en 1834, 






34 



PAS-DE-CALAIS 




un roman, Volupté, porte la marque visible de la 
double Influence qui se partageait l'être intime de 
l'auteur, mysticisme et sensualisme. 

Sainte-Beuve était devenu rédacteur littéraire de la 
Revue des Deux-Mondes où s'affirmait de jour en 
jour son autorité de critique. Il tenta cependant un 
nouvel essai poétique: Pensées d'Août (1837), qui 
eut peu de succès. Décidément la poésie n'était pour 
lui qu'un exercice de lettré; cen'étaitpas une vocation. 

Sur ces entrefaites, comme il cherchait une situa- 
tion où enfin il pût avoir la sécurité du lendemain, 
l'occasion s'offrit d'aller faire à Lausanne, auprès de 
Vinet, un cours public. Le sujet traité fut l'histoire 
du jansénisme, sujet austère ; le succès le détermina 
à donner à cette étude un développement qui en fît 
une œuvre durable. Cette étude devint, en effet, Y His- 
toire du Port-Royal dont le premier volume parut en 
1840 et le dernier en 1862. 

En cette même annéedel840, Cousin lui fit obtenir 
la place de Conservateur de la Bibliothèque Mazarine. 
Ce lui fut une grande joie; la vie matérielle était 
assurée; il allait vivre au milieu des livres, dans le 
recueillement du travail. En 1844 l'Académie fran- 
çaise lui ouvrit ses portes en remplacement de Casi- 
nier Delavigne. 

La Révolution de 1848 troubla profondément cette 
existence; une sotte calomnie le décida à donner sa 
démission de bibliothécaire et à quitter la France 
pour aller faire un cours à l'Université de Liège. Ce 
cours eut un grand succès; il est cependant à regret- 
ter que Sainte-Beuve, qui avait eu fort à se louer de 
Chateaubriand, qui professait une profonde recon- 
naissance pour M mo Récamier, ait choisi pour sujet 



ÉCRIVAINS 



35 



Chateaubriand lui-même, à peine couché dans sa 
tombe, et l'ait traité avec une rigueur, juste peut- 
être sur bien des points, mais qui eût dû être exercée 
par un autre que l'hôte assidu de l'Abbaye-au-Bois. 

Rentré de Belgique en 1849, Sainte-Beuve devint 
rédacteur du Constitutionnel, et à partir de 18M1 les 
Portraits littéraires deviennent les Causeries du lundi 
continuées pendant vingt ans et qui sont sans contre- 
dit le titre le plus sûr de l'auteur à une durable re- 
nommée. Sainte-Beuve se rapprochait du pouvoir, 
pour lequel il avait toujours eu un goût instinctif. 
Panégyriste du coup d'Etat du 2 décembre, admira- 
teur du système universitaire de Fortoul, il fut ré- 
compensé par l'emploi de professeur de poésie latine 
au Collège de France en 18oi.Mais lajeunesse libérale 
des écoles lui témoigna son animadversion par un tel 
désordre qu'il neput achever saseconde leçon. Sainte- 
Beuve publia en 1857, sous le titre d'Etudes sur Vir- 
gile, le cours qu'il comptait professer. Le livre a de la 
valeur, M. Rouland, ministre de l'Instruction publi- 
que en prit occasion pour nommer l'auteur maître de 
conférences à l'Ecole normale. 

Sainte-Beuve était bien en cour; il fréquentait chez 
la princesse Mathilde, dont le salon réunissait litté- 
rateurs, artistes et savants: chez le Prince Napoléon 
avec lequel il était en communauté d'idées politiques 
et anti-religieuses, car révolution d'esprit était 
accomplie chez Sainte-Beuve. Matérialiste du temps 
de Joseph Delorme, presque chrétien dans les Conso- 
lations, à demi mystique dans Volupté, il était déci- 
dément devenu libre-penseur, mais libre-penseur 
tolérant, admettant la sincérité chez les autres, et 
réclamant pour lui-même et ses amis la pleine liberté 















36 



PAS-DE-CALAIS 






de conscience. Accueilli avec bienveillance par Napo- 
léon III, il était mal vu de l'Impératrice, et il s'en 
consolait aisément. Les faveurs récompensaient le 
Ultérateur, sans pourtant enchaîner la liberté d'opi- 
nion du critique : commandeur de la Légion d'hon- 
neur en 1861, il fut appelé au Sénat en 1863 et il y 
saisit toutes les occasions de parler en faveur de la 
liberté de penser, tantôt pour défendre son ami 
Kenan, tantôt pour combattre la loi Guilloutet, 
tantôt sur les questions d'enseignement. Cette attitude 
lui attira 1 inimitié brutale des cléricaux exaltés et 
par compensation, la jeunesse des Ecoles revint à 
celui quelle avait conspué en 18o4. 

Sainte-Beuve mourut en 1869 emporté par unema- 
ladie de la vessie maldiagnostiquée par les médecins. 
13 un tempérament robuste, il paraissait destiné à 
une longue vieillesse; sa mort relativement préma- 
turée, à soixante-cinq ans, surprit tout le monde et 
mit en deuil les lettres françaises 






III. — SAVANTS ET INVENTEURS. 

Si nous passons de la littérature à la science 
sous ses différents aspects, nous trouvons trois 
hommes à qui le génie de l'invention ou de la décou- 
verte a ete départi dans une large mesure. 

C'est ainsi que nous étudierons, dans le domaine 
de 1 érudition historique, l'illustre Mariette, le révéla- 
teur des monuments souterrains de l'Egypte; puis le 
naturaliste voyageur Palisot de Beau vois, et enfin 



SAVANTS ET INVENTEURS 



37 



le grand et malheureux Sauvage, l'inventeur de 
l'hélice. 



Mariette Bey (François-Auguste-Ferdinand), né 
à Boulogne-sur-Mer le 21 février 1821. mort à Bou- 
laq (1881). 

Malgré les beaux travaux de Champollion, malgré 
l'exploration mémorable des savants attachés à 
l'armée de Bonaparte, malgré les études si pré- 
cieuses du vicomte de Rougé, il y a toute justice à 
dire que Mariette fut le premier de nos égyptolo- 
gues, sinon dans l'ordre chronologique, au moins par 
l'importance de ses découvertes et de ses créations. 

Mariette naquit à Boulogne-sur-Mer le 21 février 
1821, dans la rue de la Balance. Sou grand-père, 
ancien officier de la marine royale, était mort en 1806; 
son père, François-Paulin, devient en 1815 chef des 
bureaux de la mairie, et il occupa cet honorable 
emploi jusqu'à sa mort. Le jeune Auguste Mariette, 
alerte, résolu, turbulent, ne manifesta pendant son 
enfance qu'un goût bien prononcé: ce fut pour le 
dessin; de bonne heure il saisissait avec une grande 
facilité les traits d'une physionomie, et la gaieté de 
sa nature lit souvent du dessinateur un caricaturiste. 

Après avoir commencé ses études dans un pen- 
sionnat, il les poursuivit au collège communal sous 
le principalat d'un homme dont le nom est resté long- 
temps honoré dans Boulogne, M. Nullen. Le talent 
de Mariette était connu; on l'utilisa, et les murs du 
collège furent décorés de belles cartes murales à la 
fresque. Mais le culte des crayons et des pinceaux ne 
nuisit en rien aux études : telle était la facilité de 
l'écolier qu'il emporta des prix dans les facultés les 

PAS-DE-CALAIS 3 



3* 



PAS-DE-CALAIS 



plus diverses. Avant même qu'il eût conquis son 
diplôme de bachelier, poussé peut-être par un o ût 
d'aventures, Mariette accepta un emploi de profes- 
seur de français et de dessin dans une institution 
dirigée par M. Parker, à Strafford. Il ne resta qu'une 
année (1839-1840) en Angleterre; mais il en profita 
pour se perfectionner dans la connaissance de la 
langue anglaise ; elle devait lui être utile plus tard. 
Revenu à Boulogne, il se fit recevoir bachelier. 

L'activité de son esprit s'était tournée vers la litté- 
rature : poésies légères, nouvelles, études d'histoire 
locale se succédèrent rapidement. Dès ses débuts lit- 
téraires, recommandé par ses succès au collè°-e, et 
par l'estime dont son père était entouré, Mariette fut 
nommé professeur jde français au collège, puis régent 
de septième; il avait vingt ans (1841). Cette période de 
sa vie ne fut pas remplie seulement par l'exercice 
consciencieux de ses fonctions au collège, par ses 
travaux sur l'histoire du pays... La ville avait acheté 
en 1837 une momie égyptienne pour son musée. 
Mariette s'éprit d'une vive curiosité pour le secret 
du roman de la momie. Là bibliothèque municipale 
contenait quelques ouvrages sur la linguistique 
orientale; la mort d'un cousin, Nestor Lhote, qui 
avait été collaborateur de Champollion, lui procura 
les papiers et les notes de ce laborieux parent. C'est 
avec ces ressources fécondées par une ténacité hé- 
roïque au travail, et, aussi, par un don inné de pers- 
picacité, que le jeune professeur, sans conseils, sans 
direction, sans confidents, découvrit la plus sûre mé- 
thode d'études. Ses progrès furent tels qu'en 1847 
Mariette adressa à l'Institut un premier mémoire : 
Catalogue analytique des objets composant la galerie 



SAVANTS ET INVENTEURS 



:19 



égyptienne du Musée de Boulogne. Le titre était mo- 
deste ; l'ouvrage était plus qu'un simple catalogue. Il 
attira l'attention des savants sur ce chercheur énergi- 
que. Mariette sollicita en vain de M. de Salvandy, 
ministre de l'Instruction publique, une mission en 
Egypte. M. de Salvandy était un esprit ouvert, mais 
les fonds spéciaux étaient épuisés. 

Cliarles Lenormand, de l'Institut, s'intéressait à 
Mariette ; il écrivit spontanément à la Municipalité 
de Boulogne pour qu'elle allouât à son jeune et déjà 
savant compatriote une somme annuelle qui lui per- 
mît d'aller poursuivre et compléter ses études à Paris. 
Il est fort à présumer que la ville eût fait bon accueil 
à cette flatteuse recommandation; mais il parait 
qu'elle ne la reçut pas. L'auteur d'une notice fortinté- 
ressante sur Mariette, à laquelle nous faisons des em- 
prunts, M. E. Deseille, incline à penser que Mariette 
lui-même aurait gardé la lettre, la considérant sans 
doute comme une récompense suffisante et répugnant 
aux sollicitations. Ce trait serait bien dans la na- 
ture fière du courageux travailleur. 

Le secours lui vint d'ailleurs, appelé par la 
seule valeur de ses études. MM. Lenormand et de 
Rougé ne l'avaient pas oublié; savants désintéressés, 
ils tenaient à assurer à la science une recrue aussi 
précieuse; et en 1849, ils firent nommer Auguste Ma- 
riette à un emploi d'attaché au Catalogue du Musée 
égyptien du Louvre; les émoluments étaient mo- 
destes, 2.400 francs; mais, quoique marié et déjà père 
de famille, le professeur n'hésita pas un jour; il avait 
foi dans l'avenir. 

Cette foi ne devait pas être trompée. Par des essais 
remarquables d'érudition et d'interprétation des textes 



■fc.». . 



40 



PAS-DE-CALAIS 



hiéroglyphiques, Mariette avait justifié la confiance 
de MM. Lenormant et de Rougé, qui le signalèrent à 
l'Académie des inscriptions. Sur le rapport favorable 
d'une commission composée de MM. Quatremère, 
Jomart, Ampère et Charles Lenormand, TAcadémie 
obtint du Gouvernement l'envoi de Mariette en 
Egypte, pour une mission dont l'objet apparent était 
de rechercher dans la poussière des couvents coptes 
ou chrétiens les documents manuscrits coptes ou sy- 
riaques concernant l'histoire du christianisme en 
Orient. Mais à ce programme, déjà fort intéressant, 
il avait été sous-entendu que le savant pourrait ajou- 
ter les recherches et les fouilles dont les circons- 
tances et son instinct lui suggéreraient l'utilité. 
C'était vague, on s'en rapportait à l'initiative et à l'ha- 
bileté de Mariette pour faire produire à ce programme 
tout ce qu'il était possible d'en tirer. 

L'événement prouva que l'on n'avait pas trop pré- 
jugé du savant Boulonnais. 

Ici nous laissons la parole à un écrivain qui a 
connu Mariette, ses travaux, et qui a su les juger. 

« En attendant la permission, lente à venir, de vi- 
« siter les couvents, Mariette, obéissant à sa vraie 
« vocation, campait dans le désert, étudiant pas 
« à pas, mesurant, classant les innombrables lom- 
« beaux de tous âges (depuis 4000 ans avant notre 
« ère) qui entourent les pyramides de Giseh et de 
« Saqqarah. Un jour, comme il parcourait la nécro- 
« pôle de Memphis, cherchant à démêler le plan ori- 
« ginal des tombes, il rencontra, à la distance d'envi- 
« ron 600 mètres de la face nord de la Pyramide 
« à der/7'ésla.tète souriante d'un sphinx de pierre qui 
« sortait du sable et le regardait. Du premier coup 



MHHNIHNP 






SAVANTS ET INVENTEURS 



41 






« d'œil il reconnut un de ceux dont il avait vu tant 
« d'exemplaires transportés au Caire et à Alexandrie 
« et qu'on lui avait dit venir de ce même plateau de 
« Sarqqarah. Comme il se dirigeait vers le sphinx son 
« pied heurta quelques éclats de pierre taillée, dont 
« l'une portait écrite en hiéroglyphes, une invoca- 
« tion à Osiris-Apis, ou Apis mort, le Sérapis des 
« Latins. Au même instant une illumination sou- 
« daine de l'esprit lui rappela ce passage de Strahon 
« où le géographe grec parle d'un temple de Sérapis 
« situé à Memphis dans un endroit tellement sablon- 
« neux que les vents y enterraient les sphinx de 
« l'avenue, les uns jusqu'à moitié, les autres jusqu'à 
« la tête. Nul doute, le temple de Sérapis dont par- 
« lait Strahon venait d'être retrouvé ! 

« Des fouilles pratiquées autour du premier sphinx 
« puis dans son alignement, en amenèrent d'autres 
« et bientôt l'on vit se dessiner un tronçon d'avenue 
« qui se dirigeait vers l'ouest en s'enfonçant de plus 
« en plus sous la surface du sable. C'est alors que 
« Mariette renonça au premier objet de sa mission 
« pour suivre cette piste qui devait le conduire dans 
4. les souterrains oubliés où avaient été déposés 
« les restes du taureau Apis considéré par les an- 
« ciens Egyptiens comme des incarnations d'Osiris, 
« et comme des garants de la présence du dieu su- 
« prême au milieu des hommes. » (A. Rhoné.) 
• L'œuvre de la découverte, des fouilles, de la pro- 
tection, du transport, de l'embarquement, et, enfin, 
du classement en place définitive des richesses conte- 
nues dans le Sérapéum suffirait à recommander la 
mémoire d'un savant. Outre les difficultés ^maté- 
rielles et administratives qu'il avait renadnln'çs et 






— "'■* 



PAS-DE-CALAIS 






surmontées à force de ténacité, de ressources d'esprit 
et de vigueur, dans le double sens du mot, Mariette 
eut à reconnaître dans le détail, à caractériser, dé- 
chiffrer, expliquer, à disposer dans l'ordre le plus 
logique, une fois qu'elles furent rendues à Paris, au 
Musée du Louvre, des collections comportant sept 
mille monuments de toute sorte, de toute dimension, 
depuis le sphinx colosse jusqu'aux bijoux les plus 
délicats, jusqu'aux inscriptions les plus frustes et les 
plus brisées. 

Ce fut l'emploi de plusieurs années que l'on peut 
compter parmi les plus heureuses de la vie de Ma- 
riette. Rentré en France en septembre 1854, il ne 
tarda- pas à être nommé conservateur-adjoint du 
Musée du Louvre, sous la direction de M. de Rougé, 
son fidèle et savant patron. Dès 1852 il avait reçu la 
croix de la Légion d'honneur; envoyé en mission 
archéologique à Berlin, il avait été accueilli avec beau- 
coup de distinction par les savants allemands; il en 
avait été de même en Angleterre et en Italie. 

Une nouvelle occasion se présenta de faire faire à 
la science égyptologique des progrès nouveaux, et 
d'en assurer l'avenir. MM. Ferdinand de Lesseps et 
Barthélémy Saint-IIilaire, qui étudiaient le projet 
du Canal de Suez, voyant tant de beaux monuments 
antiques encore à demi enfouis ou livrés à la destruc- 
tion, parvinrent à obtenir du vice-roi d'Egypte la 
création d'un em ploi de Conservateur des monuments. 
Après de longues négociations, la décision fut prise, 
et Mariette, désigné par ses travaux antérieurs, fut 
chargé de ce nouveau service. 

Mariette consacra sa vie à cette seconde partie de 
ses entreprises archéologiques. En qualité de« Conser- 



SAVANTS ET 1NVENTEUHS 



'4 S 



vateur » des monuments anciens de l'Egypte, il jouis- 
sait d'une autorité officielle qui fut fortifiée en 1861 
par le titre de 8e//; ce n'était pas un titre honorifique, 
mais un rang et une fonction effective dont il sut 
user pour le succès de l'œuvre. 

Son musée s'est développé; la vitalité lui a été 
assurée par la constante et ingénieuse sollicitude de 
Mariette -Bey dont le prestige avait encore grandi. En 
France il avait été promu officier de la Légion d'IIon- 
neur (1861), commandeur en 1867, élu membre de 
l'Institut (1878) ; en Egypte, il avait été élevé au rang 
de Pacha. 

C'est dans ce double travail de « conservateur » 
des monuments et de directeur de Musée, et de dé- 
fenseur assidu de l'institution que Mariette passa ses 
dernière- années. En 1881, ce vigoureux lutteur 
était épuisé de fatigue, il s'éteignit laissant à tous 
ceux qui l'ont approché des regrets qui s'adressaient 
autant à l'homme privé qu'au savant. 

Palisot, ]>aron de Beauvois (Ambroise- 
Marie-François-Joseph), né à Arras le 27 juillet 1752, 
mort le 21 janvier 1820 à Paris. 

Palisot de Beauvois fut un savant naturaliste et 
un explorateur. Issu d'une très ancienne famille 
de robe qui avait donné quatre premiers présidents 
au Conseil supérieur d'Artois, il était fils d'un rece- 
veur général des domaines de la Flandre et de 
l'Artois. 

Après de bonnes études au collège d'IIarcourt, à 
Paris, Joseph Palisot qui avait reçu de la nature un 
caractère aident, audacieux, imperturbable, se laissa 
d'abord entraîner par la -fougue de son tempérament 



«4 



PAS-DE-CALAIS 



et de son imagination vers la dévotion la plus fer- 
vente; il voulut se faire chartreux. Les instances de 
ses parents le détournèrent de ce projet, et il choisit 
une tout autre carrière, en entrant dans les Mousque- 
taires du Roi. Mais son humeur peu accommodante 
lui créa tant d'affaires, qu'il renonça à la profession 
des armes et il se décida à étudier le droit. Il fut reçu 
avocat au Parlement de Paris. 

- Ce n'était pas assez pour l'occuper; il s'adonna 
à l'histoire naturelle et en même temps à la musi- 
que, réussit dans cette double étude, assez pour jouer 
avec un talent réel de plusieurs instruments et pour 
devenir un botaniste distingué. La mort de son frère 
aîné le fit hériter de la charge de receveur général 
des domaines. Mais peu après, la suppression de ce 
genre de charge ayant, été décidée sur les proposi- 
tion de Necker en 1777, de Beauvois (car c'est sous ce 
nom qu'il était connu) s'en consola aisément; il y 
gagnait la liberté de se consacrer entièrement aux 
études de son goût. Sa grande fortune l'y aidait. 

Il lut plusieurs mémoires intéressants à l'Acadé- 
mie des Sciences qui l'avait nommé Correspondant. 
Mais de Beauvois n'était pas l'homme des études pai- 
sibles; les herbiers des plantes étrangères et les 
relations de voyages enflammaient son imagination. 
Il essaya de se faire accepter parmi les savants de l'ex- 
pédition de Lapeyrouse. Un jour de Jussieu," son 
ami, lui demandait s'il connaissait un jardinier qui 
voulût aller en Afrique : « J'ai trouvé votre homme, 
dit-il, c'est moi qui serai le jardinier que vous 
demandez. » 

Une aventure lui fournit l'occasion de voyager. 
Des négociants de Marseille avaient amené en France 



SAVANTS ET INVENTEURS 



45 



un jeune nègre qu'ils prétendaient être le fils du roi 
d'Owari, ou Awerri, un petit Etal de la côte de Bénin. 
Leur intention était de donner créance à l'annonce 
d'une concession, dans les bouches du Niger, de ter- 
rain propre à un établissement sur la côte, que 
devait faire le roi d'Owari. Ils recrutèrent environ 
300 émigrants; de Beauvois s'enthousiasma pour le 
projet, rassembla trente mille livres, s'équipa et 
s'embarqua. Il aborda sur la côte de Guinée le 17 no- 
vembre 1786, à l'entrée de la rivière Formose, appe- 
lée aujourd'hui rivière de Bénin. 

Dès les débuts, le voyageur put constater l'extrême 
insalubrité du pays. En quelques mois, des trois 
cents Européens auxquels il s'était joint, une cin- 
quantaine à peine survivait; lui-même avait perdu son 
beau-frère et ses domestiques et subi deux atteintes 
de la fièvre jaune. Bien ne le découragea; il parcou- 
rut le pays, recueillant de merveilleuses richesses vé- 
gétales, dont une partie, expédiée par toute occasion 
de navires, arriva jusqu'à Jussieu avec les notes du 
savant, observateur, et dont le reste, très considérable, 
était classé et emmagasiné dans les comptoirs do la 
côte. Après quinze mois d'aventures, de misères, de 
maladie, de Beauvois voulut entreprendre la traversée 
de l'Afrique jusqu'à la mer des Indes; il partit avec 
une pirogue et cinq nègres, remontant le Niger; mal- 
gré desobstacles de tout genre il parvint jusqu'à deux 
cents lieues dans l'intérieur. Enfin, ruiné, miné par 
les fièvres et le scorbut, il se décide à rentrer; mais 
son état est tel qu'il ne peut attendre un navire con- 
venable, et il est embarqué sur un négrier qui l'em- 
mène à Saint-Domingue avec deux cent cinquante 
esclaves. 






46 



PAS-DE-CALAIS 



I 



Un oncle, le baron de Valletière, informé de sa 
situation, le fait transporter dans son habitation ; il 
s'y rétablit, s'éprend d'enthousiasme pour le pays, 
écrit à sa femme de vendre ses propriétés en France, 
car il se propose de s'établir colon à Saint-Domingue. 
En attendant il parcourait l'île en tout sens, étu- 
diant la flore avec son ardeur habituelle. Il décou- 
vrit une espèce nouvelle de sauge dont on a depuis 
tiré un grand parti pour la médecine. 

Cependant les idées de réforme enfantées par les 
débuts de la Révolution française fermentaient 
parmi les noirs et les mulâtres de la colonie. Les 
planteurs s'en indignaient. De Beauvois, qui avait été 
témoin au Bénin des misères atroces qui affligeaient 
les peuplades nègres livrées à la férocité inepte de 
roitelets, était persuadé que le sort des noirs était 
bien plus heureux dans l'esclavage de Saint-Domingue 
que dans la prétendue liberté du pays natal. Aussi se 
rangea-t-il du côté des planteurs qui s'opposaient à 
l'exécution de l'ordonnance royale sur l'égalité des 
blancs et des noirs, rendue sur le vote de l'assem- 
blée nationale. Elu membre du Conseil supérieur, il 
déploya l'activité et l'énergie de son caractère pour 
le triomphe de son parti, et accepta la mission d'al- 
ler chercher aux Etats-Unis des secours contre les 
nègres et les abolitionnistes. Quand il revint en 
1793, l'insurrection était dans toute sa fureur; la 
ville du Cap était incendiée, des collections et des 
manuscrits avaient été la proie du feu; il fut arrêté 
comme ennemi de la Révolution, emprisonné, et il 
allait mourir quand une mulâtresse qu'il avait affran- 
chie, réussit à le sauver et à l'embarquer sur un 
vaisseau. 



SAVANTS ET INVENTEURS 



47 



Il arriva dénué de tout à Philadelphie, y apprit 
que ses biens étaient coniisqués en France comme 
biens d'émigré. Pour subsister il entra comme bas- 
son à l'orchestre d'un théâtre, comme cor à celui d'un 
autre, donna des leçons de français, et trouva le 
temps de recueillir et de classer les plantes et les 
insectes du pays. 

Ces divers travaux le firent connaître de savants 
Américains ; il avait réalisé quelques économies, il les 
consacra à une exploration de naturaliste dans l'inté- 
rieur de l'Amérique, découvrit des fossiles curieux et 
la mâchoire du grand mastodonte, étudia les diverses 
espèces de serpents, et rapporta ensuite en Europe 
trois serpents à sonnettes ; il pénétra chez les Peaux- 
Rouges et passa plusieurs mois chez les Chérokees. 

Rentré à Philadelphie, où il jouissait d'une grande 
considération, il y classa ses collections et ses notes, 
et il allait partir pour une autre expédition quand il 
apprit sa radiation de la liste des émigrés. 

Un grand chagrin l'avait frappé ; les Anglais 
débarqués sur la côte d'Afrique avaient détruit ou 
dilapidé les collections qu'il y avait réunies pour les 
faire parvenir plus tard en France. Ses collections 
américaines ne furent pas plus heureuses; embar- 
quées sur un parlementaire qui ramenait à Halifax 
des prisonniers anglais, le navire échoua sur la côte, 
et ce qui ne fut pas englouti fut pillé! 

Rappelé par l'Institut qui avait intercédé en sa 
faveur, de Beauvois rassembla ce qui lui restait de 
ses trésors scientifiques et débarqua à Bordeaux au 
mois d'août 1798. De la grande fortune dont il avait 
laissé l'administration à sa femme, il restait fort peu 
de chose; il en rassembla les débris ; et, renonçant 



48 



PAS-DE-CALAIS 






enfin aux aventures, il consacra sa vie à l'étude 
et à la publication des résultats de tant de recher- 
ches obtenus au milieu de si grands dangers, de si 
rudes fatigues. 

Membre actif de l'Institut, nommé conseiller titu- 
laire de l'Université en d815, vigoureux encore, Pa- 
lisot de Beauvois pouvait espérer une longue vieil- 
lesse, quand une fluxion de poitrine l'emporta le 
21 janvier 1820. 

Sauvage (Pierre-Louis -Frédéric), né à Boulogne le 
20 septembre 1783, mort le 27 janvier 1837 à. Paris. 

Un inventeur, un cerveau absorbé par des combi- 
naisons de mécanique, égaré dans les détails de la vie 
pratique, un exploité et un martyr, tel fut Frédéric 
Sauvage, en ajoutant : un génie utile à son pays. 

Fils d'un constructeur de navires. Frédéric Sauvage 
entra de bonne heure dans les bureaux du génie ma- 
ritime ; puis à vingt-cinq ans il prit la suite des 
affaires de son père. Ses aptitudes d'ingénieur parais- 
saient lui garantir un avenir assuré, peut-être même 
brillant ; né inventeur, il ne réussit qu'à faire la for- 
tune des autres. Dès l'enfance son génie s'était révélé 
par l'invention d'un réveille-matin hydraulique. En 
4805 il avait conçu l'idée première d'un mécanisme 
propre à mettre en mouvement les chaloupes de la 
flottille réunie autour de Boulogne pour le grand pro- 
jet de descente en Angleterre. On ignore quel de- 
vait être ce mécanisme, car la dispersion de la flot- 
tille mit le projet à néant. 

Un mariage honorable et avantageux permettait à 
Sauvage de donner de l'extension à l'industrie pater- 
nelle; il consacra ses ressources à l'exécution des 






SAVANTS ET INVENTEURS 



40 






plans qu'il inventait sans cesse. En 1821, il imagina 
une scie mécanique pour l'exploitation des carrières 
de marbre d'Elinghem près de Marquise. Celle scie à 
lames multiples allégeait sensiblement, tout en le 
rendant beaucoup plus productif, le pénible travail 
de l'ouvrier. L'usine, fondée pour le sciage et le 
polissage des marbres est à peine en action, que 
Sauvage se consacre à l'application d'un procédé qu'il 
vient d'inventer : un moulin horizontal à mouvement 
continu, quelle que soit la direction du vent. 

Comme sa destinée était de produire sans interrup- 
tion. Sauvage s'occupa aussitôt de la création d'un 
appareil, espèce de daguerréotype par contact, qui 
prend avec une justesse rigoureusement mathéma- 
tique le relief et l'empreinte des objets, et permet de 
reproduire avec une exactitude absolue statues, 
bustes, bas-reliefs et médailles; c'était le physiono~ 
mètre. Trop consciencieux et trop épris du parfait 
pour lancer dans l'industrie artistique un appareil 
qui pouvait être rendu plus complètement satisfaisant. 
Sauvage y travaillait à grands frais, quand des indus- 
triels plus pratiques s'emparent du procédé, y intro- 
duisent quelques modifications peu importantes, en 
changent le nom, l'appelant le Physionotype et l'ex- 
ploitent publiquement. Sauvage avait travaillé pour 
les autres. 

Développant son idée première et lui donnant une 
autre direction, il imagine le Réducteur, procédé de 
pantographie applicable à la sculpture pour la réduc- 
tion mathématique des rondes bosses. Au moins le 
Réducteur restait-il sa propriété; son fils, M. Henri 
Sauvage, en fait usage pour la reproduction réduite 
des chefs-d'œuvre de la sculpture. 



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PAS-DE-CALAIS 









Mai* ce n était là pour Sauvage que des distrac- 
tions, bien qu il se ruinât en essais d'instruments 
nouveaux. Lue préoccupation le hantait depuis de 
longues années, depuis le moment sans doute où 
il s était proprosé de pourvoir la flottille de Boulo-ne 
d un propulseur mécanique. Il ne pouvait admettre 
que Ion se contentât de roues ou aubes pour la 
navigation à vapeur. « Que de forces perdues? 
« semait-! . Avec ses roues sur ses flancs un na- 
* vire est alourdi comme l'âne qui porte deux man- 
« nequms. » Un jour observant, un petit poisson 
rouge nageant dans un bocal, il reconnut l'analogie 
du mouvement de la nageoire caudale avec celuUe 
la godille dont les mariniers se servent pour faire 
avancer et pour diriger à la fois leurs barques. C'est 
presque toujours par l'observation d'un fait commun 
inaperçu du vulgaire, que les grandes découvertes ont 
pris naissance. En décomposant la direction des forces 
produites en déterminant l'angle sous lequel la go- 
dille produit la plus grande puissance dynamique, 
Sauvage trouva le principe de l'hélice. Après des es- 
sais sur la résistance de l'air, il tenta une première 
expérience dans 1 eau avec un morceau de tôle tourné 
en spirale adapté à un bateau, sur la Liane, rivière 
qui forme le port de Boulogne (15 janvier 1832) 

Le succès décida des capitalistes et des industriels 
de la vi Ile a constituer une société pour le perfection- 
nement et 1 exploitation en grand du procédé 

Une si grave entreprise ne va pas sans pourparlers 
sans discussions d'intérêts. Nerveux, irritable, Sau- 
vage rompit toute négociation, emportant son brevet 

Pn^f f°P T S reStait SanS Ca P itaux P° ur utiliser 
en grand. 1 endant quelques années il végéta dans la 



SAVANTS ET INVENTEURS 



5t 



misère à Neuilly, près de Paris, couchant dans un de 
ses canots, faute de meubles. Il travaillait cependant 
toujours, et inventait un soufflet hydraulique au 
moyen duquel l'eau peut être élevée à une hauteur dé- 
terminée par le poids de sa colonne. 

Le temps marchait; faute d'argent, faute d'appui, 
Sauvage ne pouvait exploiter son brevet d'invention 
de l'hélice comme propulseur sous-marin. Le brevet 
tomba dans le domaine public. A peu près en même 
temps le pauvre inventeur était incarcéré pour 
detir^ 

Les ingénieurs purent utiliser l'invention de l'hé- 
lice qui, désormais, n'était plus légalement la propriété 
exclusive de Sauvage. Le Napoléon, notre premier na- 
vire à hélice, fut construit et lancé au Havre; des 
modifications avaient été apportées à la disposition 
de. l'hélice telle que Sauvage l'avait conçue. Au lieu 
d'affirmer et de prouver sa paternité, évidente malgré 
ces quelques changements, l'intraitable inventeur pro- 
testa contre ces changements et se refusa à reconnaî- 
tre son œuvre. 

11 lui fut cependant alloué une modique pension de 
2.000 francs qui lui donnait au moins le pain de cha- 
que jour. Mais la fatigue était venue; l'âge, les pri- 
vations, les déboires avaient épuisé le malheureux 
ingénieur. Sa raisonétaitébranlée; désormais la musi- 
que et l'histoire naturelle ou plutôt l'examen des petites 
merveilles de la nature, furent ses seules occupations ; 
farouche et doux, il fuyait toutes relations. Recueilli 
d'abord dans une maison de santé, puis dans l'établis- 
sement de la rue de Picpus, il s'y éteignit le 17 jan- 
vier 1857 à l'âge de 72 ans. 

Sauvage a confirmé par sa vie la triste légende des- 






52 



PAS-DE-CALAIS 



inventeurs. Justice lui a été rendue, mais tardive- 
ment. La ville de Boulogne lui a donné une tombe 
et élevé une statue le 12 septembre 1881. 



IV. — ARTISTES 

De la science aux beaux-arts le passage nous est 
facilite par Bâcler d'Albe qui réunit en lui les dons 
de 1 artiste et du savant. 

n^ a o! e, * d ^ lbe (Louis-Albert-Ghislain, baron de), 

* l" L? Ct ° hTe 176i à Sain t-PoI, mort le 12 sep- 
tembre 1824. H 

Peintre de talent et ingénieur géographe de premier 
ordre, Bâcler d'Albe n'a pas eu une fortune propor- 
tionnée a son mérite et aux grands services qu'il a 
rendus. Son père, modeste officier comptable (quar- 
tier-maître trésorier) du régiment de Toul. avant 
pris sa retraite peu après la naissance deLouis- 
Albert-Ohislain, et obtenu l'emploi civil de directeur 
des postes à Amiens, l'enfant fut élevé au collèo- e de 
cette ville. Intelligent et laborieux il fit d'excellentes 
études dont .1 devait trouver bientôt le bénéfice. Un 
goût très vif le portait vers la peinture. En 1781 il 
voulut se rendre à la source de toute forte éducation 
artistique et partit pour l'Italie. 

La Savoie l'arrêta par le merveilleux aspect des 
Alpes; il y resta sept ans, à Sallenches, au pied du 
Mont-Blanc, ne cessant de dessiner les sites des mon- 
tagnes. L'autre don, celui de l'observation et du cal- 



ARTISTES 



53 



cul exact, qu'il avait reçu de la nature avec l'aptitude 
purement artistique, lui fil pénétrer les lois natu- 
relles de l'orographie ; il sut saisir la physionomie 
pittoresque des Alpes et emhrasser l'ensemble de leur 
structure et de leur enchaînement; le peintre devint 
aussi un géographe, et plus encore un topographe. Il 
fut cependant connu d'abord par ses tableaux. 

La Révolution française éclata; Bâcler en adopta 
les principes, et quand survinrent l'invasion et la con- 
quête de la Savoie par l'armée française, bien que 
marié et père de famille, il s'engagea dans un batail- 
lon de ebasseurs, puis passa dans l'artillerie où il ne 
tarda pas à être nommé capitaine. En cette qualité il 
servit en Savoie, puis au siège de Lyon et à celui de 
Toulon. Pendant cette période de sa vie, il ne cessa 
pas de peindre et de faire de la topographie, tout en 
manœuvrant ses canons. Sa famille le suivait dans 
cette vie d'aventures. Un jour, en Savoie, il est sur- 
pris avec nue poignée d'hommes, par un ressemble- 
ment de paysans insurgés; Bâcler installe sa femme, 
ses enfants et ses cartons sur l'avant-train d'un canon, 
met le sabre en main, et se fait place au travers de la 
foule stupéfaite de son audace. 

Le capitaine Bâcler d'Albe, déjà réputé dans l'ar- 
tillerie par ses connaissances spéciales, était à Nice, 
quand le général Bonaparte, commandant de l'armée 
d'Italie (1 79(i), achevait d'y constituer son état-major. 
Il s'attacha Bâcler en qualité de Directeur du bureau 
topographique; pendant toute la campagne, Bâcler 
suivit le général en chef, préparant avec lui les mou- 
vements militaires sur les cartes dont il faisait un 
croquis rapide. 

Napoléon l'emmena avec lui dans toutes ses cam- 



I 






' PAS-DE-CALAIS 

pagnes, en Allemagne, en Espagne, en Russie, comme 
cnet du cabinet topographique au quartier général 

Let auxiliaire utile préparait avec l'Empereur et le 
Major général tout le travail des marches d'après la 
connaissance du terrain, rôle peu brillant, mais essen- 
tiel qui associe, dans une mesure appréciable l'ingé- 
nieur géographe à l'exécution des vastes combinai- 
sons ecloses dans le cerveau du chef de l'armée. 

On ne peut s'expliquer que par la modestie du sa- 
vant officier, la lenteur de son avancement, car, mal- 
gré son active et continue collaboration, il n'était qm 
gênerai de brigade et baron de l'Empire au retour de 
a campagne de Russie. Sa santé altérée par la fatigue 
le contraignit à quitter le service actif en 1813. 

Chargé de la direction du Dépôt général de la 
guerre, Bâcler perdit cette position à la chute de 
1 Empire. Depuis lors il se confina dans une petite 
maison à Sèvres, et consacra les dernières années de 
sa vie au culte des arts. Il fut un des propagateurs de 
la lithographie, alors à ses débuts. 

Deux de ses tableaux ont eu du succès au Salon : 
la Bataille d'Arcole et la Bataille d'Amterlitz. Bâcler 
d Albe avait assisté à ces deux actions, il y avait col- 
laboré comme topographe, ce qui valut à ses pein- 
tures un caractère de vérité qui s'ajoutait au mérite 
artistique. 

,n Jea ^r° n l Phil 'PPe-Auguste), né à Boulogne le 
10 mai 1809, mort le 8 avril 187.7 à Comborn (Corrèze). 

Fils d'un modeste chef d'ateliers régimentaires au 
camp de Boulogne, Auguste Jeanron se forma pres- 
que seul; il avait un goût prononcé pour la peinture 
le sens de l'observation et une grande application au 



ARTISTES 



5i> 



travail; ses aptitudes étaient diverses; la littérature 
l'attira, et la politique l'intéressa, sans l'absorber 
pourtant. 

Après des études assez fortes dans sa ville natale, 
il vint chercher fortune à Paris en 1828; une circons- 
tance le mit en rapport avec le peintre Sigalon de 
qui il reçut quelques conseils plutôt que des leçons 
suivies; en même temps il entrait en relation avec 
les notabilités du parti républicain, ce qui l'amena 
à prendre part, dans les rangs du peuple, aux 
journées de juillet 1830. 

De nature indépendante, il ne s'attacha pas à une 
école, et fonda la Société libre de peinture et de 
sculpture dont il devint président. Son talent ne lui 
donnait pas une autorité considérable; mais comme 
écrivain et conférencier, il se fit une notoriété de cri- 
tique qui ne nuisit pas au succès de sa peinture. 

On lui reproche l'insuffisance du dessin, mais on 
lui reconnaît le don du vrai, de la vie et de la couleur. 

Après la Révolution de février 1848, Ledru-Rollin 
l'appela à la direction des musées nationaux. Actif et 
plein d'initiative, Jeanronusa de son crédit auprès des 
membres du gouvernement pour d'utiles créations : 
d'abord une Exposition libre de peinture et de sculp- 
ture de 5. 000 morceaux, dans les locaux disponibles 
des Tuileries, réparation des galeries du Louvre, no- 
tamment la Galerie d'Apollon et le Salon des Sept- 
Cheminées, fondation du Musée du Luxembourg, 
œuvre qui suffirait à recommander sa mémoire, 
l'ouverture du Musée Egyptien, création d'une impri- 
merie en taille-douce à l'usage du Musée du Louvre, 
le classement des tableaux du Louvre par ordre 
chronologique et par écoles. 



66 



PAS-DE-CALAIS 



Telle fut l'œuvre de Jeanson pendant la courte du- 
rée de son administration (1848-1850). 

t I î eIe ^ ë ,? e SeS fonctions en 1830, comme ami de 
Ledru-Rollin et des républicains, Jeanson parut re- 
noncer à la politique et se consacra tout entier à son 
art. 

Sa première récompense avait été une deuxième 
médaille en 1833 ; en 1855, après l'Exposition univer- 
sel e il reçut la croix de la Légion d'honneur. La 
ville de Marseille lui offrit la direction de son école 
des Beaux-Arts; c'est à cette période de sa vie qu'ap- 
partiennent les tableaux suivants : les Vieux Salins 
dHyeres, le Phare de Marseille, Vues de Notre-Dame 
de la Garde et du château dlf, etc. . . L'impulsion qu'il 
donna aux études artistiques de l'école de Marseille 
fut récompensée par le grade d'officier de la Légion 
d honneur et par le titre de correspondant de l'Ins- 
titut. 

Jeanron est mort en 1877 dans la Corrèze qu'il avait 
déjà visitée en 1836 et où il avait alors peint son ta- 
bleau : les Forgerons de la Corrèze. Il a laissé le sou- 
venir d un galant homme, d'un peintre de talent d'un 
administrateur à idées neuves et pratiques. Si ce ne 
tut pas un grand maître,ce fut un artiste et un homme 
utile. 



Monsigny (Pierre-Alexandre de), né à Pauquem- 
bergue le 17 novembre 1729, mort à Paris, le 14 San- 
vier 1817. J 

• Descendant d'une famille noble, originaire de la 
bardaigne, qui était venue s'établir dans les Pavs- 
Bas, vers l'an 1500, et y avait joui longtemps d'une 
fortune considérable, mais qui était presque ruinée 



ARTISTES 



57 



au xviii siècle, Alexandre de Monsigny fit ses études 
chez les Jésuites de Saint-Omer; son père avait 
obtenu un emploi dans cette ville. Tout en tra- 
vaillant consciencieusement les humanités et les 
mathématiques, le jeune écolier, qui se sentait un 
goût prononcé pour la musique, commença à étu- 
dier le violon avec le carillonneur de Saint-Bertin, 
un de ces types originaux que des lacunes de carac- 
tère relèguent dans les situations les plus humbles, 
bien que sur certains points, la nature les ait traités 
libéralement. Ce carillonneur était un artiste. Mon- 
signy lui dut. avec un talent de virtuose, une pre- 
mière culture musicale fort profitable. 

La mort de son père survenant au moment où il 
terminait son éducation de collège, le laissait sou- 
tien de sa mère, de ses sœurs et de ses frères. Il vint 
à Paris, et - grâce à l'appui de ses maîtres, il obtint 
un emploi dans les bureaux de la comptabilité du 
clergé. 

Laborieux et honnête, il ne négligea pas les devoirs 
de son emploi, quoiqu'il se sentit de plus en plus 
entraîné vers les arts. A ses momcnls de loisir, il 
prenait des leçons de composition musicale chez un 
artiste de l'orchestre de l'Opéra, Gianotti. 

A cette époque, il n'y avait guère de musique de 
théâtre que la musique d'opéra, l'our rendre les 
sentiments doux, gais, modérés, les nuances déli- 
cates, il fallait créer le genre qui est devenu l'ancien 
opéra-comique. Monsigny visa à donner ce genre à 
la France 

Sa première tentative, les Aveux indiscrets, fut exé- 
cutée sur le théâtre de la Foire Saint-Laurent (1758). 
Elle réussit. Encouragé, il lit jouer successivement, 






8 PAS-DE-CALAIS 

et à peu d'intervalle, le Maître en droit et le Cadi dupe 
Ce n étaient guère que des vaudevilles à ariettes.' 
Monsigny les donnait sous le voile de l'anonyme 
car la gravité de son emploi ne comportait pas la fré- 
quentation publique des théâtres de la Foire Un 
écrivain de talent qui, lui aussi, cherchait sa voie 
Sedaine, charmé de la facilité et de la grâce dé 
la musique du Cadi dupé, s'écria : Voilà mon homme ' 
et il vint trouver Monsigny et lui proposa une colla- 
boration qui a fait la fortune de l'un et de l'autre On 
lui doit les véritables premiers opéras-comiques 
français : Rose et Colas, le Déserteur (1769) qui a 
fait longtemps les délices de nos aïeux, le Roi et 
le Fermier, Félix (1777). D'autres librettistes solli- 
citèrent la collaboration de Monsigny ; Favart lui 
donna le livret de la Belle Arsène (1775). 

Le succès devenu assuré détermina Monsi-ny à 
donner démission de son emploi dans les finances du 
cierge, et à signer désormais ses œuvres. Il aborda 
e grand opéra avec son ami Sedaiue qui lui fournit 
le livret à Aline reine de Golconde (1766). Cependant 
le sens pratique de la vie ne lui faisait pas défaut' 
Avec le produit de ses droits d'auteur, le musicien 
acheta une charge de maître d'hôtel du duc d'Orléans 
qui lui garantissait le nécessaire ; le prince y ajouta 
1 office d administrateur de ses domaines et d'inspec- 
teur général des canaux. r 

C'était prendre un parti prudent, car en 1777 la 
fatigue étant venue, Monsigny cessa de composer, et 
vécut de ses emplois et de ses économies dans un 
intérieur de famille qu'il s'était créé. Il était heu 
reux; aimé d'un entourage bien choisi, estimé dans 
une société distinguée jouissant d'une réputation bien 



ARTISTES 



59 



acquise. Grétry disait delui : « Monsigny, le plus chan- 
tant des musiciens, Monsigny qui chante d'instinct. » 
Le caractère dominant de la musique de Monsigny 
est le naturel, la vérité, sans banalité, une délica- 
tesse familière qui va souvent jusqu'au pathétique. 

Mais la Révolution survint ; elle troubla cette douce 
existence. Ce fut d'abord la perte de ses emplois ; puis 
sa fortune personnelle éprouva de grands dommages : 
le vieux musicien vécut dans l'obscurité, et fran- 
chit les moments les plus critiques où tant d'autres 
illustrations succombèrent. En 1798, les artistes du 
théâtre Favart lui décernèrent une pension de 
2.400 francs en reconnaissance des belles recettes 
qu'ils devaient aux œuvres deMonsiguy toujours bien 
accueillies du public. En 1800 le gouvernement con- 
sulaire lui conlia l'emploi d'inspecteur de l'enseigne- 
ment au Conservatoire de musique, devenu vacant par 
la mort de Piccini. 

En 1813, à la mort de Grétry, il fui élu membre de 
l'Institut (4° classe), chevalier de la Légion d'hon- 
neur en 1813. Parvenu à l'âge de quatre-vingt- 
huit ans, le doyen des compositeurs français cessa 
de vivre le 14 janvier 1817, dans sa petite maison 
du faubourg Saint -Martin. 

Monsigny ne fut pas un grand musicien ; la science 
qui, de nos jours, remplace trop souvent l'inspiration, 
lui manque ; mais il a ce que ne donne pas l'école, 
le don de charmer. Si notre ancien opéra-comique 
a, pendant près d'un siècle, été pour la France 
artistique un domaine exclusif où nul ne rivalisa 
avec nos compositeurs, il faut reconnaître que le 
succès, que la naissance môme de ce genre tout à 
fait national, c'est à Monsigny que nous les devons. 



60 



PAS-DE-CALAIS 



V. — HOMMES D'ÉTAT 



Nous terminons ce petit livre par la biographie de 
deux personnages politiques dont l'un, mort il y a 
quelques années, a laissé la réputation durable d'un 
bon citoyen et d'un philanthrope éclairé, et dont 
l'autre a joué un rôle prépondérant dans la Révolu- 
tion. C'est h ce dernier que nous allons d'abord. 

Robespierre (Maximilien-Marie-Isidore del, né à 
Arras, le G mai 1758, mort à Paris, le 28 juillet 1794. 

Issu d'une famille de vieille bourgeoisie, fils d'un 
avocat de quelque réputation dans sa ville natale, 
d'humeur chagrine, et qui, devenu veuf, abandonna 
de bonne heure ses enfants pour courir les aventures 
et aller mourir ignoré en Allemagne, le jeune Maxi- 
milien, qui avait commencé ses études au collège 
d'Arras, n'eût pu les achever, tant était profonde la 
détresse des enfants recueillis par un grand-père 
et par deux tantes sans fortune. Heureusement pour 
lui, des relations de famille et ses succès d'enfant au 
collège, lui avaient valu l'intérêt de l'Evoque d'Ar- 
ras, M. de Gonzié, qui disposait d'une bourse au 
collège Louis-Ie-Grand, à Paris, et qui la lui attri- 
bua (1770). 

Robespierre avait alors douze ans : intelligent, 
vaniteux, disent les uns, fier, disent les autres, ambi- 
tieux, il tint à faire honneur à ses protecteurs, et 
occupa les premiers rangs dans les classes, si bien 
qu'à la fin de ses études l'administration du collège 



HOMMES D ETAT 



Cl 



Louis-Ie-Grand lui alloua, comme témoignage de 
satisfaction et d'intérêt, une pension de 600 livres pour 
quelques années. Entré en môme temps comme 
second clerc chez un procureur (Brissot était le 
premier clerc), il put accroître par son travail les 




maigres ressources de sa pension, ce qui lui permit 
de l'aire son droit. 

Reçu avocat, il revint se fixer à Arras (1778) pour y 
exercer la profession de son père et de son aïeul. Les 
débuts furent pénibles. A force de travail il gagnait 
cependant une certaine réputation, et il put vivre, 
très modestement, mais avec une dignité correcte 

4 



«2 



PAS-DE-CALAIS 



qui était dans son caractère et qu'il conserva tou- 
jours. Il habitait une maison convenable dans un 
petite rue aboutissant à la place de la Comédie, 
au centre de la ville. Cette maison existe encore. 

On a toujours aimé les lettres dans cette ville intel- 
ligente, où une Académie des Belles-Lettres entrete- 
nait et entretient encore le goût des choses de l'esprit. 
Robespierre fut reçu au nombre des Membres de l'Aca- 
démie en 1783. Il en devint même président plus tard. 
Parmi ses confrères deux officiers du génie — Arras 
est une garnison spéciale pour cette arme savante — 
devinrent ses amis ; ils étaient appelés à une autorité 
inégale sans doute, mais considérable : Lazare 
Carnot et Marescot qui devint premier inspecteur 
général du génie sous l'Empire. 

En bonnes relations avec le Clergé qui lui avait été 
secourable, manifestant plus que du respect pour 
LouisXVI, Robespieire avait toutefois un tourment 
d'esprit qui en fit un adepte des doctrines sociales de 
Jean- Jacques Housseau ;un mélange de sentimentalité, 
d'aspirations humanitaires, de tendances vers un idéal 
de justiceabsolue, de l'austérité dans la vieprivée.une 
dignité qui touchait à la morgue, tels s'accusent, dès 
cette époque, les traits principaux de son humeur; les 
manières étaient sèchçs, et le ton tranchant avec une 
pente prononcée vers l'emphase. 

De petite stature, maigre, la figure anguleuse, les 
yeux perçants sous un clignotement pénible, d'une 
pâleur bilieuse, il n'était pas fait pour plaire quoiqu'il 
s'appliquât constamment à soigner sa toilette. 

Les circonstances ne tardèrent pas à le faire sortir 
de son obscurité provinciale. Dès les préliminaires de 
la Révolution, l'avocat d'Arras appela sur lui l'atten- 






HOMMES D ETAT 



6Î 



tion de ses compatriotes par des brochures politiques, 
par des discours dans les réunions où se préparaient 
les élections des députés aux Etats Généraux. Il fut élu 
l'un des seize représentants de l'Artois. Profondé- 
ment et sincèrement démocrate, par instinct autant 
au moins que par raisonnement il s'inspira du senti- 
ment bien plus qu'il n'obéit à la conception très 
netted'un plan de réforme politique.il fut longtemps 
à prendre parli contre la royauté et à se prononcer 
pour le système républicain, parce qu'il croyait le 
régime monarchique susceptible d'une transforma - 
tion dans le sens démocratique, et qu'il ne voyait pas 
clairement quelle forme de République, quelle cons- 
titution républicaine serait possible avec un peuple 
à peine émancipé, peu éclairé, et peu instruit des 
principes de vertu qui, selon Montesquieu, doivent 
être le propre d'un gouvernement républicain. 

Cette absence de plan et le vague de ses instincts 
ont certainement contribué autant qu'une timidité 
qu'il n'a perdue que lentement, et qu'un amour-propre 
qui redoutait un échec comme une humiliation 
amère, à la modestie du rôle qu il joua d'abord dans 
l'Assemblée Constituante. Mais il n'alla pas jusqu'à 
s'abstenir. 11 parla assez souvent, peu écouté d'abord, 
puis força l'attention par le eboix lrabile des sujets 
qui le firent monter à la tribune. Il avait pris place 
à l'extrême gauche, au milieu des députés les plus 
avancés dans le sens des idées démocratiques. Un des 
premiers il osa déclarer (septembre 1789) que chacun 
pourrait discuter librement la nature du gouverne- 
ment à donner au pays. Antérieurement il avait com- 
battu une proposition tendant à n'admettre dans les 
rangs de la garde nationale que des gens incapables 



64 



PAS-DE-CALAIS 









de nuire à la patrie, en démontrant combien un tel droit 
d'appréciation sur les caractères prêtait à l'arbitraire. 

Dans la discussion des questions religieuses, Robes- 
pierre soutint les principes de la tolérance pour les 
fidèles comme pour les incroyants, réclama l'élection 
des évêques et des curés par les fidèles, et la faculté 
de se marier pour les ecclésiastiques. 

Mentionnons sa persistance à demander l'abolition 
de la peine de mort; et dans des plaidoyers sur ce 
sujet il était aussi convaincu qu'il l'était lorsque plus 
tard il fit user, avec une si effroyable facilité, de la 
guillotine contre ceux qu'il jugeait les ennemis de 
la Révolution. 

Tout puissant au club des Jacobins, déplaisant, 
mais écouté dans l'Assemblée Constituante, Robes- 
pierre jouissait d'une très grande popularité à l'exté- 
rieur. La logique inflexible de ses théories flattait les 
esprits simples; c'était unpnr. Aussi à la fin de la der- 
nière séance de l'Assemblée fut-il accueilli à la sortie 
par une foule enthousiaste qui lui mit sur la tête une 
couronne de chêne. 

Après un court séjour à Arras où il avait été reçu 
par une véritable ovation, car on s'y glorifiait d'un 
représentant déjà fameux et surnommé l'incorrupti- 
ble, il revint à Paris ; il y remplit quelque temps les 
fonctions d'accusateur public (aujourd'hui Procureur 
de la République), et surtout il fut assidu aux séances 
des Jacobins. C'était pourluiune tribune presque aussi 
retentissante que celle de l'Assemblée Législative, et 
les ambitieux pouvaient s'y préparer pour l'avenir. 
Il fut élu président du club. C'est là qu'il soutint une 
longue discussion sur le projet de guerre contre les 
rois coalisés ; il reconnaissait la nécessité de la guerre 






HOMMES D ETAT 6 5 

pour sauver la Révolution menacée par la coalition, 
mais il se défiait du roi et de l'entourage de la cour, 
auquel il ne voulait pas que l'on remit la disposition 
des forces de la France. Dans cette discussion il eut 
pour adversaires les plus notables des Girondins; 
emporté par l'ardeur de sa passion soupçonneuse, il 
conçut des doutes sur le civisme de ses éloquents 
collègues. Cependant c'est d'abord contre la royauté 
qu'il dirigea ses coups; et dès, le mois de juillet, il pro- 
posa la déchéance du roi et la convocation d'une Con- 
vention nationale pour donner au pays une nouvelle 
forme de gouvernement. 

Etranger aux événements du 1 août , — Robespierre 
avait une répugnance instinctive à se mêler aux trou- 
bles de la rue, et il préférait les moyens légaux d'ac- 
tion ; — il félicita cependant le peuple. De même il 
n'eut aucune part aux massacres de septembre, 
aucune part intentionnelle du moins ; mais il faut 
reconnaître que ses attaques incessantes contre tous 
ceux qu'il accusait de combattre ouvertement ou en 
secret la Révolution, ont singulièrement développé la 
frénésie populaire contre les suspects. 

Elu membre de la Convention par les Parisiens, il 
y prit dès le début une telle importance, la popularité 
acquise à l'Assemblée Constituante, fort développée 
dans le club des Jacobins, devint si considérable que 
les Girondins s'inquiétèrent de l'attitude de cet énig- 
matique personnage, si habile à manier les passions 
du dehors sans se compromettre par des actes, et 
l'accusèrent d'aspirer à la dictature. 

On sait comment finit la rivalité des Montagnards 
et des Girondins, par la proscription de ceux-ci, le 
31 mai 1793. 









66 



PAS-DE-CALAIS 



Un des auteurs les plus actifs de la Constitution 
démagogique de juin 1793, qui ne lui survécut pas, ne 
fut et ne pouvait être exécutée, Robespierre se trouva 
après la chute des ' Girondins, le véritable chef du 
pouvoir. Comment il en usa? La réponse est faite 
par l'histoire decettepériodequianomla7'erm»-inau- 
gurée le 17 septembre par le vote delà loi des suspects. 

Pour sauver la République des excès des enragés, 
il fit proscrire les Hébertistes, lui qui avait ménagé, 
défendu et prôné Marat ; puis il frappa les indulgents 
en la personne de ses anciens amis Danton et Camille 
Desmoulins. 

Désormais Robespierre était bien le seul maître. 
Une lassitude générale amenait les esprits à désirer 
un régime d'apaisement, et on l'attendait du dic- 
dateur moral (le nom a été prononcé) de la Répu- 
blique. Mais Robespierre n'était pas un politique, 
un fondateur d'Etat ; c'était un polémiste fanatique, 
un sectaire jaloux, asservi à des instincts de défiance 
incurable, infatué de sa valeur et incapable de 
grandes vues et de fermes desseins. Déiste de l'école 
de Rousseau, il fit proclamer « l'existence de l'Etre 
Suprême et l'immortalité de l'âme, » et pontifia à la 
fête du 20 prairial 1794 en l'honneur de l'Etre ] 
suprême. 

On crut à un retour vers les principes d'ordre et les 
sentiments de clémence ; deux jours après Saint-Just, 
l'ami, le confident de Robespierre, et Couthon pro- 
posaient l'effroyable loi du 22 prairial qui supprimait 
toutes les faibles garanties qui restaient aux accu- 
sés devant le Tribunal révolutionnaire: plus de 
témoins, plus de défenseurs, un simple et bref inter- 
rogatoire, et le Tribunal prononçait. Robespierre 



HOMMES D'ÉTAT 



67 



intervint pour faire voter cette loi abominable qui 
du 24 prairial au 9 thermidor fit tomber 1.283 têtes. 

Amis, ennemis, tous se sentaient menacés; 
l'horreur des uns, la peur des autres s'asso- 
cièrent et un complot se forma contre le tyran 
incapable et sanguinaire. 

Le 9 thermidor Billaud-Varennes dénonce le péril 
qui menace la Convention ; Hanriot, général de la 
garde nationale, veut faire un coup de force contre 
la Convention. Vraie en entier ou en partie, l'ac- 
cusation était terrible. Elle devait déterminer l'As- 
semblée à toute mesure contre ceux qu'on lui pré- 
sentait comme ses futurs bourreaux, non seulement 
Hanriot, instrument imbécile, mais Robespierre et 
ses deux amis. Saint-Just et Coulhon les inspira- 
teurs, les maîtres dHanriot. Robespierre veut dé- 
fendre celui-ci, des cris: à bas le tyran! lui coupent 
la parole, une scène violente se poursuit quelque 
temps; le président couvre de sa sonnette la voix 
épuisée de Robespierre. Livide, presque aphone, il 
profère quelques paroles étouffées: « C'est le sang de 
Danton qui t'étoufïe! » lui crie-t-on. Un vote décrète 
d'arrestation Robespierre et son frère, Saint-Just. 
Couthon, Dumas, président du Tribunal Révolution- 
naire, Hanriot, etc., et les Comités de sûreté 
générale et de salut public sont chargés de toutes 
les mesures utiles pour assurer force à la loi. C'est 
en vain que la Commune et les Jacobins avec Ilanno 
veulent résister, et que Robespierre se pré- 
sente à la Commune pour la soulever contre la 
Convention; l'Assemblée souveraine répond en le 
mettant, lui et ses complices, hors la loi pour rébel- 
lion. Cette énergie déconcerte les partisans de Robes- 



s? 



«8 



l'AS-bE-CALAIS 






})ierre.Lessectionnaires investissent l'Hôtel de Ville; 
d'un coup de pistolet le gendarme Méda brise la 
mâchoire de Robespierre ; le frère de celui-ci se jette 
par la feoètre, et se brise les membres sans se tuer ; 
les rebelles sont arrêtés. Robespierre agonisa plu- 
sieurs heures étendu sur une table, sans plainte, sans 
faiblesse, avec une résignation hautaine. Dans la 
journée du 10 il fut porté à l'échafaud avec son frère, 
Saint-Just, Couthon, Hanriot. 

Telle fut La vie agitée de cet homme diversement 
jugé, car si son nom est resté exécré du plus grand 
nombre, des historiens ont essayé de le réhabiliter, 

Assurément il ne fut pas le seul coupable. Mais 
il fut le principal, le plus puissant des terroristes; 
et quand la postérité est amenée à juger ce sombre 
génie, elle le traite comme on traite le chef d'un parti 
en le chargeant de la plus lourde part de responsa- 
bilité. 

Carnot (Lazare-Hippolyte), né à Saint-Omer le 6 oc- 
tobre 1801, mort à Paris le 16 mars 1888. 

Lazare Carnot, l'organisateur de la victoire, s'était 
marié à Saint-Omer en 1791. Après qu'il eut donné 
sa démission comme ministre de la guerre en 1800, il 
vint prendre du repos dans la famille de sa femme, et 
vécut deux années paisibles à Saint-Omer; c'est pen- : 
dantce séjour que naquit son second fils Lazare Hip- 
polyte. 

Hippolyte Carnot, amené par son père à Paris, y 
commença ses études qui furent interrompues par 
l'exil auquel la Restauration condamna l'ancien con- 
ventionnel, le ministre des Cent jours, le défenseur 
d'Anvers. Il suivit son père en Belgique et à Magde- 1 



s 



HOMMES D'ÉTAT 



69 



bourg où il compléta son instruction. Après la mort 
de Lazare Carnot (1823), Hippolyte resta en France, 
dans la maison patrimoniale de Nolay. Après avoir 
commencé l'étude du droit, il y renonça pour ne pas 
voir à prêter le serment obligatoire au roi, et se 
tourna vers l'étude des questions sociales. 

Ces travaux le lièrent avec les philosophes du mo- 
ment, les philosophes et les économistes, particu- 
lièrement avec les saint-simoniens ; et il rédigea 
l'Exposition générale de la doctrine saintsimonienm 
(1831). Pendant les journées de juillet, il avait fait le 
coup de feu contre la garde royale, mais, désintéressé 
comme l'avait été son père, il ne rechercha aucun 
des emplois publics auxquels il lui eût été facile d'ar- 
river. 

Il voyagea en Angleterre, en Suisse, en Hollande, 
observant, étudiant les mœurs et les institutions, s'in- 
téressanl surtout aux questions sociales et à l'organi- 
sation de l'Enseignement. Déjcà il était entré dans la 
Société pour la propagation de l'instruction élémen- 
taire, déjà aussi il avait concouru à la fondation et 
à la rédaction de l'Encyclopédie noua- lie. 

Au retour de ses voyages il figura parmi les défen- 
seurs des accusés républicains du procès d'avril 183o. 
Son nom, ses travaux d'ordre spécial, ses relations 
avec les plus cànsiilérables des chefs du mouvement 
libéral l'avaient mis en évidence; aussi les électeurs 
de Paris le choisirent-ils pour l'un de leurs députés 
en 1839, 1842 et 1846. 

Pendant la campagne réformiste il publia une bro- 
chure les Badicaux et la Charte où il tendait à rap- 
procher le parti radical de la gauche dynastique 
afin d'en former une majorité favorable aux réformes. 



■ £1 



' u PAS-DE-CALAIS 

Les irréconciliables le combattirent vivement Mais 

» Carnot n'avait jamais su renoncer à sa liberté d'opi- 

nion et s'inféoder à un parti, il cherchait le bien et 
I utile par les moyens pratiques. Quand la royauté de 
jmlletdisparut, Carnot tout désigné par son passé par 
la coopération continue qu'il avait prise aux efforts 
de la Société pour l'instruction élémentaire, fut chargé 
par le gouvernement provisoire du ministère de l'Ins- 
truction publique. Son passage aux affaires fut bien 
court; cependant il a laissé des traces profondes- 
sa sollicitude se porta surtout vers l'enseignement 
primaire ; il chercha les moyens d'améliorer le sort des 
instituteurs, déposa un projet de loi basé sur l'obli- 
gation et la gratuité de l'enseignement primaire 
introduisit dans les écoles primaires l'enseignement 
de 1 agriculture, donna aux salles d'asile le nom plus 
vrai d Ecoles maternelles, qui lui a été restitué par la 
troisième République et qui répond tout à fait à 
1 objet de l'institution; il fit décréter, pour l'ensei- 
gnement secondaire, la gratuité de l'Ecole normale 
supérieure. 

Toutes ces réformes et d'autres qu'il annonçait 
etlrayerent les habitudes routinières de l'ancien Con- 
seil supérieur de l'Université composé de serviteurs 
de régime déchu ; les réactionnaires de l'Assem- 
blée constituante s'émurent; et lorsque dans une 
circulaire aux instituteurs le ministre leur rappela 
les vrais principes démocratiques, cène fut qu'un cri 
de colère. On a peine aujourd'hui à comprendre de 
telles clameurs, car, même les plus conservateurs de 
nos députés, ne se font pas faute de professer bien 
haut les principes dont s'inspirait Hippolyte Carnot, 
Mais il était en avance sur ses contemporains. Une 



HOMMES D'ÉTAT 71 

occasion se présenta de le décourager. En juillet 1848 
Carnot avait demandé un crédit pour augmenter le 
misérable traitement des instituteurs ; saisissant le 
moment où une grande partie de républicains étaient 
retenus ou dans les commissions ou en dehors de 
l'Assemblée, les réactionnaires firent votera la majo- 
rité de onze voix une réduction sur le chiffre des cré- 
dits demandés. 

Le ministre sentit qu'il serait impuissant contre le 
courant de la réaction; il préféra se retirer (5 juil- 
let 1848). 

Rentré dans les rangs des députés, Carnot ins- 
piré par une sorte de pressentiment, vota l'amende- 
ment Grévy qui attribuait à l'Assemblée et non au 
suffrage universel, l'élection duPrésidentde la Répu- 
blique. 

Dans l'Assemblée législative Carnot combattit la 
politique réactionnaire de la majorité et celle de 
l'Elysée. Après le coup d'Etat du 2 décembre, élu, 
quoique absent, député de Paris au Corps législatif il 
n'accepta pas le mandat à cause du serinent qu'il eût 
fallu prêter au nouveau gouvernement; deux fois 
encore les électeurs lui confièrent le mandat. Cédant 
à tant d'instances Carnot consentit, comme les autres 
députés de ia gauche, à prêter le serment constitu- 
tionnel en 1864, et fut l'un des plus constants parmi 
les courageux et éloquents représentants des idées 
libérales. Mais l'âge était venu; une nouvelle généra- 
tion de combattants s'élevait : aux élections de 1869 
les Parisiens lui préférèrent Gambetta, puis Rochefort. 

L'Empire s'écroula ;legouvernement de la Défense 
nationale nomma Carnot maire du VHP arrondisse- 
ment. Elu en 1871 par le département de Seine-et- 



m 



7 2 PAS-DE-CALAIS 

Oise représentant à l'Assemblée constituante, Hippo- 
lyte Carnot fit partie du Sénat comme inamovible, 
dès la première formation de ce corps, aux travaux 
duquel il ne cessa malgré son grand âge, de prendre 
une part active. 

Voilà une vie pleine d'unité qui valut à Hippolvte 
Carnot la vénération de tous les partis. Une grande 
joie était réservée à ses derniers jours; ce vétéran de la 
cause républicaine a pu voir son fils le digne héritier 
de son caractère, appelé à la Présidence de la Répu- 
blique (3 décembre 1887). Trois mois après, il s'étei- 
gnait. 

Une phrase peint l'homme. 

Dans sa préface pour une Vie d'Henri Martin il 
terminait : 

« Un mot encore : 

« L'ami que nous pleurons s'appelait Bon Louis 
Henri Martin. Il a bien justifié le premier des noms 
qui lui avaient été donnés à sa naissance, et nous ne 
sommes pas de ceux qui, dans l'énumération des 
qualités d'un homme mettent la bonté au second 
rang. » 



FIN 



IMP. NOIZETTE, S, RUE CAMPAGNE-PREMIÈRE, PARIS 



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